Mardi 24 juin 2008
[Charles Maurras et sa préhistoire par Jean Mabire. Chronique publiée dans National-Hebdo et repris dans les Cahiers de Chiré.]


        En consacrant une minutieuse et laudatrice biographie à son maître, Yves Chiron (1), directeur du Bulletin Charles Maurras, a l'immense mérite de faire connaître un homme et une oeuvre injustement minorisés. À une époque où l'on a célébré à grand fracs le dixième anniversaire de la disparition de Jean-Paul Sartre, penseur engagé s'il en fut, et où le rôle des intellectuels dans la cité est plus que jamais remis en perspective, il est indispensable de connaître Maurras. On peut ne pas partager ses idées : encore faut-il les connaître et aussi savoir quelle en fut la « préhistoire ». Une réflexion sur les rapports de la pensée et de l'action est plus que jamais indispensable, même si elle aboutit à une critique de la démarche de Maurras et surtout des maurrassiens. On peut aussi se poser la question de savoir ce qu'il serait advenu de l'oeuvre littéraire de ce jeune poète provençal s'il n'avait été saisi par le démon de la politique. Quant à l'homme, ce livre prouve que nous le connaissons mal. Il mérite mieux que l'adulation de ses disciples et le mépris de ses adversaires.


       Jamais déterminisme régional ne joua un tel rôle que dans le cas de ce fils du soleil, issu des rivages (Martigues) et des collines (Roquevaire) de la Provence, né en 1868, un 20 avril (quelle ironie pour cet opiniâtre contempteur de la race germanique !)
        Il se sentira toute sa vie enraciné en terre occitane et se voudra héritier de l'antique civilisation gréco-latine, relayée par la discipline catholique romaine. Chez lui, la fidélité à la terre et au ciel de sa jeunesse aixoise domine des choix intellectuels qu'il croit guidés par la raison et qui le sont aussi, malgré lui, par l'instinct.

        S'être voulu avant tout « classique » et apparaître comme le dernier « romantique », quelle dérision, mais aussi quelle richesse, chez ce poète, guide de son peuple !

        Tout fondateur – et Maurras le fut plus que nul autre – n'en est pas moins aussi un héritier. Il ne faut jamais oublier que les maîtres de ce maître furent Mistral pour le meilleur et Barrès pour le pire (bien sûr, il faudrait nuancer, mais la nuance n'est pas maurrassienne).


ECOLE ROMANE

        De l'auteur de Mireille, chantre du peuple provençal, il tire un amour vibrant de la langue maternelle, un patriotisme du sang et du sol, une vision « populaire » dans le meilleur sens du terme, qui le mènera au félibrige et à des idées autonomistes et fédéralistes qui peuvent apparaître comme le meilleur de sa sensibilité et son héritage.
        À l'auteur des Déracinés, il emprunte un chauvinisme étroit et réducteur qui, plus encore que par la haine viscérale de l'Allemagne et du germanisme, se traduira par un paradoxal ralliement à un ultra-nationalisme plus proche qu'on ne le croit du jacobinisme tricolore des républicains tant haïs.

        Dès son arrivée à Paris, l'amitié du poète gréco-parisien Papadiamantopoulos, dit Jean Moréas, le conduit à fonder une Ecole littéraire et politique romane qui transcende sa Provence pour s'étendre à tout le monde méditérranéen.
        Il est faut de dire que Maurras est incapable d'abolir les frontières. Bien au contraire. Le drame est qu'en opposant la « romanité » et la « barbarie », il se sent plus proche d'un « civilisé » de Grenade, de Naples ou d'Athènes que d'un « sauvage » de Quimper, de Dunkerque ou de Strasbourg !
        Son nationalisme français d'origine provinciale (c'est-à-dire d'un « pays vaincu » dans l'ordre romain) s'enferme de surcroît très vite dans un choix royaliste dont il ne se départira jamais, même quand il considérera la venue du Maréchal Pétain comme une « divine surprise ».

        Quand il se lance dans la politique dans les dernières années du XIXe siècle, il aura du mal à convaincre ses amis patriotes de sauter le pas monarchiste. Mais ce petit homme à l'allure de mousquetaire qui domine, à force d'une prodigieuse volonté, le handicap de la surdité, est un opiniâtre.
        Par conviction ou par lassitude, les créateurs de l'Action française  vont, à son image, se complaire dans une querelle monarchie-république qui, pour satisfaire aux exigences d'une séduisante dialectique, ne les enfermera pas moins dans une atmosphère de guerre civile.
        D'où les chahuts estudiantins et les invectives. D'où aussi chez l'auteur du Chemin de Paradis, une passion polémique typiquement méridionale qui le conduira ) être désavoué par le Prince et condamné par l'Eglise.


CATHOLIQUE MAIS NON CHRETIEN

        On peut ne pas aimer Maurras, mais on ne peut qu'être fasciné par l'obstination de cet homme, certain de son intelligence et de sa raison jusqu'à être plus royaliste que le roi et plus catholique que le pape. Catholique mais non chrétien. Le Vatican, dont il révérait la puissance temporelle plus que spirituelle, avait bien discerné le paganisme de ces premiers livres. Il en reste encore, si je ne me trompe, sept inscrits à l'Index ! Là encore, la Provence est reine quand il fait cohabiter les dieux et les nymphes de l'Attique et du Latium avec le culte de la Vierge Mère, dont fut imprégnée sa pieuse enfance et qui patronnera une tardive conversion sur son lit de mort.

        Que Maurras est compris que l'idée précède l'action et qu'il n'y a pas de politique sans idéologie (ce qui ne contredit pas son célèbre « politique d'abord » est sans doute son apport essentiel. L'AF fut une école de pensée qui marqua au moins deux générations.

        Les nombreuses dissidences et les échecs répétés devraient aboutir au paradoxe des paradoxes : le plus tenace des adversaires de l'Allemagne condamné à la réclusion perpétuelle pour « intelligence avec l'ennemi », après un procès qu'il avait affronté, francisque à la boutonnière et dont il s'écria : « C'est la revanche de Dreyfus ! ».

        Après sept ans et sept mois de prison, le vieux lutteur est mort en exil à Saint-Symphorien-lès-Tour, le 16 novembre 1952.

        Même ceux qui ne partagent pas sa doctrine ou qui ne sympathisent guère avec le personnage, doivent le louer d'avoir  d'avoir naguère prononcé la plus intelligente et la plus nécessaire de toutes les maximes :

        « Le désespoir en politique est une sottise absolue ».






Jean Mabire


(1) Yves Chiron, La Vie de Maurras, 504 pages, 15 photos, Perrin. Que ce livre soit hagiographique est normal, qu'il soit dépourvu d'index est fâcheux. On lira aussi le splendide album consacré à Maurras par son fidèle Pierre Pascal (1909-1990), 350 F, paru aux Editions de Chiré, BP 1, 86190 Chiré-en-Montreuil, où l'on trouve de nombreux livres « maurrassiens » dans un sens très large.
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Vendredi 13 juin 2008
LE SOCIALISME : « UN SEMI-CATHOLICISME, ET RIEN DE PLUS »

        Donoso Cortes a compris que le libéralisme et le socialisme dont l'affrontement semble aujourd'hui partager le monde, ont en réalité la même source, appartiennent à la même famille idéologue :

        « L'école libérale n'a fait que poser les prémices qui mènent aux conséquences socialistes, et les socialistes n'ont fat que tirer les conséquences renfermées dans les prémices libérales – ces deux écoles ne se distinguent pas entre elles par les idées, mais par la hardiesse »

(Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)


        Fondamentalement, les deux écoles partagent la même conception de l'homme, la même vision optimiste et progressiste de l'histoire. Mais les penseurs socialistes ont fait preuve de plus de rigueur, de « hardiesse » et d'ampleur de vue que la bourgeoisie sceptique, timorée et bavarde. Donoso ne peut se défendre d'une certaine admiration à l'égard du socialisme en qui le catholicisme a trouvé un adversaire à sa mesure : c'est le combat du Titan contre Zeus, de Lucifer contre Dieu :

        « Les écoles socialistes l'emportent sur l'école libérale, spécialement parce qu'elles vont droit à tous les grands problèmes et à toutes les grandes questions, et parce qu'elles proposent toujours une résolution péremptoire et décisive. Le socialisme n'est fort que parce qu'il est une théologie satanique. »

(Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)


        Si le libéralisme est le temps du scepticisme, des demi-négations, le socialisme porte à ses extrêmes conséquences le processus de divinisation de l'homme :

        « En supposant la bonté innée et absolue de l'homme, l'homme est en même temps réformateur universel et irréformable , il finit par se changer d'homme en dieu ; son essence cesse d'être humaine pour être divine. Il est en soi absolument bon et il produit hors de lui par ses bouleversements le bien absolu. »

(Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)


        Le rationalisme philosophique qui anime le socialisme et, plus tard, les prétentions du marxisme à la scientificité, ne sont pas exempts de présupposés théologiques. D'ailleurs, Nieztsche n'a-t-il pas montré que la science était l'ultime refuge de la religion ? Le socialisme, malgré le masque d'objectivité scientifique dont il cherche à se revêtir, n'a pu se passer des catégories théologiques de bien et de mal. Aussi, comme toute religion, il a ses mystères. On peut voir, dans le passage suivant, comment Donoso retourne l'arme de la raison et de la rigueur logique contre ses adversaires, et les enferme dans un dilemme.

        « Ou le mal qui est dans la société est une essence, ou un accident ; si c'est une essence, il ne suffit pas, pour le détruire, de bouleverser les institutions sociales, il faut en outre détruire la société même qui est l'essence qui soutient toutes ces formes. Si le mal social est accidentel, alors vous êtes obligés de faire ce que vous n'avez pas fait... de m'expliquer en quels temps, par quelle cause, de quelle manière et en quelle forme est survenu cet accident, et ensuite par quelle série de déductions vous arrivez à changer l'homme en rédempteur de la société... le rationalisme qui attaque avec fureur tous les mystères catholiques, proclame ensuite, d'une autre manière et dans un autre but, ces mêmes mystères »

(Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)



        Dans la perspective essentiellement spiritualiste qui anime toute l'oeuvre de Donoso, il va de soi que les révolutions ont des causes beaucoup plus profondes que des revendications matérielles. La crise politique et sociale a des racines spirituelles ; le trouble est dans l'homme avant d'être dans la société ; la crise politique est d'abord une crise religieuse – en ce sens, l'histoire du sentiment religieux en Europe est susceptible de confirmer les thèses de Donoso. Dans son discours sur la dictature, il avait énoncé une proposition qui avait dû alors sembler paradoxale, mais dont l'évidence nous apparaît aujourd'hui clairement :

        « Les révolution sont la maladie des peuples riches. Les révolutions sont la maladie des peuples libres ».


        Lorsque Donoso Cortes critique le socialisme, c'est à Proudhon qu'il pense surtout. Mais en fait, ces attaques s'appliqueraient sans doute à Karl Marx, qui venait de publier son Manifeste communiste, beaucoup mieux qu'à Proudhon, révolté contre les injustices et les abus de la propriété plus que contre la propriété elle-même, et hostile à la dictature des masses comme à l'Etat-Moloch, « dragon aux milles écailles », dira Nieztsche. D'ailleurs, l'analyse qu'il fait du communisme, identifié au panthéisme, s'applique fort bien à la vision marxiste, et en particulier à la conception marxiste de la matière.

        « Il me semble évident que le communisme, de son côté, procède des hérésies panthéistes et de celles qui leur sont parentes. Lorsque tout est Dieu, lorsque Dieu est tout, Dieu est par-dessus tout, démocratie et multitude. Dans ce système, ce qui n'est pas le tout n'est pas Dieu, bien qu'il participe à la divinité, et ce qui n'est pas dieu n'est rien, parce qu'il n'y a rien hors de Dieu qui est tout. De là le superbe mépris des communistes pour l'homme et leur négation insolente de la liberté humaine ; de là ces aspirations immenses à une domination universelle par la future démagogie qui s'étendra sur tous les continents... de là cette fureur insensée qui se propose de brasser toutes les classes, tous les peuples, toutes les races pour les broyer ensemble dans le grand mortier de la Révolution, afin que de ce sombre et sanglant chaos sorte un jour le Dieu unique, vainqueur de tout ce qui est particulier... ce Dieu est la démagogie... La Démagogie est le grand Tout, le vrai Tout, le Dieu vrai, armé d'un seul attribut, l'omnipotence, triomphateur des trois grandes faiblesses du Dieu catholique : la bonté, la miséricorde et l'amour. A ces traits, qui ne reconnaîtrait Lucifer, Dieu de l'orgueil ? »

(Lettre au cardinal Fornari)


        Cette analyse du communisme préfigure et commente le jugement définitif, mais souvent mal compris de Pie XI : « le communisme est intrinsèquement pervers », c'est-à-dire qu'il prend le masque de la religion, exploite et pervertit sa volonté de justice, et prétend même assumer ses fins, pour n'aboutir en fait qu'à l'asservissement de l'homme. Les catholiques de gauche pourraient méditer avec profit ces lignes de Donoso Cortes. Une religion à rebours, tel est le communisme. Ainsi s'explique le caractère religieux, souvent souligné, du socialisme marxiste, et des institutions qui s'en réclament. Ce caractère n'est pas superficiel, mais il tient à l'essence même du communisme. La grande leçon de la théologie politique donosienne, c'est qu'une religion sans transcendance engendre nécessairement la tyrannie.



VERS LA DICTATURE MONDIALE

        Au moment où Donoso Cortes prononçait son discours sur la dictature, l'optimisme semblait de rigueur dans les milieux politiques et intellectuels. Aussi passera-t-il pour un exalté, d'un fanatisme médiéval. En effet, la crise de 1848 semblait apaisée, et rares furent ceux qui comprirent l'ampleur des forces et des problèmes apparus lors de cette révolution européenne. La prospérité économique , le progrès technique et l'optimisme progressiste ont fait oublier la « grande peur » de 48. Mais la révolution bolchevique devait confirmer de façon hallucinante les plus noires prédictions de Donoso Cortes.
        Pour lui, la dictature est désormais inévitable. Il n'est que de savoir quelle sorte de dictature l'emportera : la dictature d'en-haut, celle de l'autorité et de la légitimité, ou la dictature révolutionnaire, celle des masses. Le totalitarisme est une conséquence logique sur le plan politique, de la mort de Dieu : ce sont les Etats qui vont à présent assumer les vidées messianiques de la religion. Donoso Cortes figure le déterminisme de cette loi historique par une image empruntée au monde de la physique :

        « Le monde marche à grands pas à la constitution d'un despotisme, le plus gigantesque et le plus terrible que les hommes aient jamais vu... Il n'y a que deux sortes de répression possibles : l'une intérieure, l'autre extérieure, l'une religieuse, l'autre politique. Elles sont de nature telle que, quand le thermomètre religieux est élevé, le thermomètre politique est bas, et quand le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie s'élève. Cela est une loi de l'humanité, une loi de l'histoire ».



        L'homme mutilé, l'homme abstrait produit par cette « folie de l'unité » rationalisante que dénonce Donoso, conduit à la dictature. Le progrès technique, loin d'être un facteur de libération, comme le croyait l'école saint-simonienne qui pose les bases de l'idéologie technocratique, prépare en fait l'asservissement de l'homme. Là encore, le paradoxe de cette vision s'est aujourd'hui estompé, et l'idée paraît presque banale. Donoso Cortes, à l'aube même du socialisme et du développement technique, a prévu que communisme et technocratie allaient dans la même voie, parce qu'ils partagent au fond la même conception progressiste et matérialiste de l'homme et de l'histoire ; tous deux contribuent à faire du monde « une grande usine » selon l'expression de Max Weber, quelque que soit la structure de cette usine.

        « Les voies sont préparées pour un tyran gigantesque, colossal, universel ; tout est préparé pour cela. Veuillez y réfléchir : il n'y a plus maintenant de résistance soit matérielles, soit morales. Il n'y a plus de résistances matérielles, parce que avec les bateaux à vapeur et les chemins de fer, il n'y a plus de frontières et parce que, avec le télégraphe électrique, il n'y a plus de distances , et il n'y a plus de résistances morales, parce que tous les esprits sont divisés et tous les patriotismes sont morts. »


        Bien plus, au moment même où Marx mettait tous ses espoirs révolutionnaires dans les Etats-Unis et voyait dans la Russie absolutiste le dernier rempart à la révolution européenne (in New York Times, 31 décembre 1853), Donoso Cortes voyait clairement dans le despotisme russe un allié potentiel du socialisme. Il a prévu le déclin de l'Europe, la montée des colosses à l'est à l'ouest, et le regroupement des slaves par l'expansionnisme russe. Il a le sentiment que l'humanité est en marche vers la centralisation et la bureaucratie, après les destructions successives des corps intermédiaires. Voici comment Louis Veuillot, dans son introduction aux oeuvres de Donoso Cortes, résume la prophétie contenue dans le Discours sur la situation générale de l'Europe :

        « Quand d'une part le socialisme aura détruit ce qu'il doit naturellement détruire, c'est-à-dire les armées permanentes par la guerre civile, la propriété par les confiscations, la famille par les moeurs et par les lois ; et quand d'autre part le despotisme moscovite aura grandi et se sera fortifié comme il doit naturellement se fortifier et grandir, alors le despotisme absorbera le socialisme et le socialisme s'incarnera dans le Czar ; ces deux effrayantes créations du génie du mal se compléteront l'une par l'autre. »


*
**

        Donoso Cortes fut encore moins prophète en Europe que dans son propre pays. Ses avertissements dont l'actualité reste brûlante se sont perdus. N'est-ce pas le destin de Cassandre ? A vrai dire, nulle pensée ne fut plus « inactuelle » au sens où l'entend Nietzsche, c'est-à-dire à la fois si pertinente et si contraire aux idéologies montantes.
        Aux Cortes, son Discours sur la dictature provoqua rires et huées et ne trouva qu'une minorité pour l'approuver. Plusieurs études lui ont été consacrées en Espagne et, en Italie, un article de la revue Destra (4) vient de lui rendre hommage ; mais il est significatif que le livre écrit par Thomas Molnar sur la Contrerévolution, ne cite que fois Donoso pour le confondre avec de Maistre et de Bonald. L'étude la plus pénétrante sur Donoso Cortes reste assurément celle de Carl Schmitt qui a bien souligné l'intuition fondamentale de toute la philosophie donosienne et son originalité au sein du courant contrerévolutionnaire : cette intuition fondamentale, « c'est d'avoir pensé de façon exacte que la pseudo-religion de l'Humanité absolue est le début d'un chemin qui conduit à une terreur inhumaine. Conclusion neuve, mais plus profonde que les nombeux et grandiloquents jugements que de Maister a formulés sur la révolution, la guerre et le sang. Comparé à l'espagnol qui a admirablement sondé les abîmes de terreur de 1848, de Maistre est encore un aristocrate de la restauration de l'ancien régime un continuateur et un approfondisseur du XVIIIe siècle ».


Luc Tirenne,

 "Donoso Cortes : une philosophie contre-révolutionnaire de l'histoire", Défense de l'Occident, n°117, février 1974, pages 53 à 73.





(4) Rivoluzionne, tradizione e reazione, par G. Allegra, in Destra, juillet-août 1973.
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Mercredi 11 juin 2008
[Troisième partie de l'article de Luc Tirenne (1re partie et 2e partie) sur Donoso Cortes]


DROITE ET GAUCHE

        L'analyse de Donoso n'est jamais superficielle, elle ne s'attarde pas aux faits, mais elle remonte des faits et des opinions contingentes aux options primordiales. Donoso élève le débat au niveau de la métaphysique implicite qui fonde toute pratique politique. Il pose ainsi les vrais termes de la controverse qui oppose en une lutte à mort ce qu'il appelle « la civilisation catholique » et « la civilisation philosophique », opposition qui recouvre, mutatis mutandis, l'antagonisme politique droite-gauche.
Dès que la politique fait intervenir les notions religieuses de bien et de mal, elle se fait, qu'elle le veuille ou non, servante de la théologie. Et il ne suffit pas d'éluder ces termes pour s'affranchir de la théologie. Une pratique politique se détermine d'après des valeurs, et tout système de valeur réintroduit les notions de bien et de mal en leur donnant un nouveau contenu.
        Il est incontestable que la droite, même en dehors de toute référence religieuse, possède une conception pessimiste de l'homme que Donoso Cortes traduit en termes théologiques :

        « La civilisation catholique enseigne que la nature de l'homme est corrompue et déchue, corrompue et déchue d'une manière radicale dans son essence et dans tous les éléments qui la constituent ».


(Lettre à Montalembert, 1849)


        Toute amélioration sociale repose donc avant tout, pour l'homme de droite, sur une transformation interne de l'homme par lui-même, et suppose chez celui-ci une conscience claire de ses limites et de sa responsabilité conformément à la tradition philosophique de l'Antiquité.
        Donoso Cortes dégage très finement la conception implicite de l'homme qui recouvre la théorie de l'aliénation propre à la gauche. Selon celle-ci, l'homme est virtuellement un Dieu encore prisonnier des liens sociaux, religieux et politiques. L'histoire s'interprète alors comme la reconnaissance par l'homme de sa propre divinité grâce à la suppression de toutes les aliénations.

        « La civilisation philosophique enseigne au contraire que la nature de l'homme est une nature parfaite et saine : saine et parfaite dans son essence et dans les éléments qui la constituent. Etant sain, l'entendement de l'homme peut voir la vérité, la discuter, la découvrir. Etant saine, la volonté veut le bien et le fait naturellement. Cela supposé, il est clair que la raison, abandonnée à elle-même, arrivera à connaître la vérité, toute la vérité, et que la volonté, par elle seule, réalisera forcément le bien absolu. Il est également clair que la solution du grand problème social est de rompre les liens qui compriment et assujettissent la raison et le libre-arbitre de l'homme. Le mal n'est que dans ces liens : il n'est ni dans le libre-arbitre, ni dans la raison... S'il en est ainsi, l'humanité sera parfaite quand elle niera Dieu, qui est son lien divin ; quand elle niera le gouvernement, qui est son lien politique ; quand elle niera la propriété qui est son lien social ; quand elle niera la famille, qui est son lien domestique. Quiconque n'accepte pas toutes ces conclusions se met en dehors de la civilisation philosophique ».


(Lettre à Montalembert)


        Si l'école philosophique ou rationaliste prétend libérer l'homme de tout ce qui l'enracine, elle en fait une abstraction, un être suspendu enter ciel et terre, ou plutôt entre le paradis qu'il va construire et l'enfer dont il veut sortir.
        La conception « philosophique » de l'homme suppose une hétéronomie entre l'humain et le social : l'homme virtuel étouffe dans le carcan social. L'émancipation de l'homme passe donc pas l'abolition utopique de toute société organique :

        « Dans leur profonde ignorance de toutes choses, les écoles rationalistes ont fait de la société et de l'homme deux abstractions absurdes. En les considérant séparément, elles laissent l'homme sans atmosphère pour respirer et sans espace pour se mouvoir, et elles laissent également l'espace et l'atmosphère propres à l'humanité privés du seul être qui puisse se mouvoir dans l'un et respirer dans l'autre. »


(Esquisses historico-philosophiques)


        Donoso Cortes affirme au contraire la dimension sociale de l'homme dans une perspective aristotélicienne :

        « La société est la forme de l'homme dans le temps et l'homme est la substance qui soutient cette forme dans le temps ».


        Ce n'est pas le moindre mérite de Donoso que de montrer comment le concept abstrait d'homme, qui détermine apparemment une neutralisation générale des différences qui existent entre les hommes peut engendrer en fait un concept antithétique – celui d'inhumain, ou de sous-homme – chargé d'un véritable potentiel de mort. Aussi, comme le dit Carl Schmitt, le positivisme n'est qu'une manifestation du nihilisme. L'exaltation de l'homme abstrait conduit à l'extermination de l'homme concret, la volonté de libération de l'homme abstrait – affirmée comme fin – aboutit à l'asservissement de l'homme concret – considéré comme moyen.

        « L'abolition légale de la peine de mort est toujours un symptôme précurseur des massacres en masse ».


        C'est au nom des mêmes principes et de la même conception de l'homme que les bourgeois, en février 1848, ont aboli la peine de mort en matière politique et, en juin 48, ont fait tirer sur les ouvriers dans les rues de Paris. La contradiction, réelle au niveau des faits, s'abolit au niveau des principes : une conception erronée de l'homme est souvent à l'origine des grands massacres de l'histoire. « Avec une fulgurante instantanéité, écrit C. Schmitt, Donoso Cortes a vu en même temps que la perfection du commencement : l'abolition de la peine de mort, le résultat final : un monde où le sang paraît sourdre des rochers, parce que les paradis illusoires se transforment en réalités infernales ». Pascal l'avait déjà dit : « Qui veut faire l'ange fait la bête ».



ANALYSE CRITIQUE DU LIBERALISME

        Comme nous l'avons vu, le libéralisme n'est qu'une étape transitoire entre les affirmations souveraines de la « monarchie pure » et les négations absolues du socialisme. Donoso Cortes se montre beaucoup plus acerbe à l'égard de la médiocrité, de l'étroitesse de vue du libéralisme, qu'à l'égard du socialisme. Sa critique de l'idéologie libérale, « position de doute », annonce celle de José Antonio ou, sur un autre plan, celle de Julius Evola (3). Voici comment Donoso Cortes décrit l'école libérale dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme.

        « De toutes les écoles, celle-ci est la plus stérile, parce qu'elle est la plus ignorante et la plus égoïste. Elle ne sait rien de la nature du mal et celle du bien ; elle a à peine une notion de Dieu ; elle n'en a aucune de l'homme. Impuissante pour le bien, parce qu'elle manque de toute affirmation dogmatique ; impuissante pour le mal, parce qu'elle a horreur de toute négation intrépide et absolue ; elle est condamnée sans le savoir à aller se jeter, avec le vaisseau qui porte sa fortune, ou dans le port du catholicisme, ou sur les écueils socialisme. Cette école ne domine que lorsque la société se meurt : la période de sa domination est cette période transitoire et fugitive où le monde ne sait s'il doit aller avec Barrabas ou Jésus, et demeure en suspens entre une affirmation dogmatique et une négation suprême. La société se laisse alors volontiers gouverner par une école qui ne dit jamais J'affirme ni Je nie, mais Je distingue. L'intérêt suprême de cette école est de ne laisser pas arriver le jour des négations radicales et des affirmations souveraines ; et, pour cela, au moyen de la discussion, elle confond toutes les notions et propage le scepticisme, sachant bien qu'un peuple qui entend sans cesse dans la bouche de ses sophistes le pour et le contre de tout, finit par ne pas savoir à quoi s'en tenir, et par se demander à lui-même si la vérité et l'erreur, le juste et l'injuste, le honteux et l'honnête sont réellement contraires entre eux, ou s'ils ne sont qu'une même chose considérée sous des aspects différents. Quelle que soit la durée de cette période, elle est toujours courte. L'homme est né pour agir, et la discussion perpétuelle, ennemie comme elle est des oeuvres, contrarie la nature humaine. Un jour arrive où le peuple, poussé par tous ses instincts, se répand sur les places publiques et dans les rues, demandant résolument Barrabas ou demandant Jésus, et roulant dans la poussière la chaire des sophistes ».


        Une école qui, contradictoirement, fait du scepticisme un dogme, se laisse facilement gagner par la corruption qui menace tous les pouvoirs. Donoso Cortes a bien vu qu'un régime fondé sur l'individualisme, où le pouvoir n'est plus investi d'un caractère sacré, laisse aisément se développer les germes de la corruption dans les gouvernements qui ne sont pas guidés par une idée, un dessin supérieurs, lorsque les intérêts matériels se font prédominants dans une civilisation décadente : « la corruption est le dieu de l'école, et, comme dieu, elle est partout en même temps » (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme). Là encore, le diagnostic de Donoso n'a été que trop confirmé...
L'école libérale s'incarne essentiellement dans la classe bourgeoise que Donoso appelle classe discutidora, la classe bavarde, qui aime à discuter. En effet, Donoso perçoit les présupposés irrationnels qui guident l'action politique d'une classe qui s'affirme pourtant rationaliste : la vérité jaillit de la discussion comme l'étincelle du silex, tel est le dogme des régimes parlementaires.

        « De l'impuissance radicale des pouvoirs humains à qualifier les erreurs est né le principe de la liberté de discussion, base des institutions modernes. Ce principe ne suppose pas dans la société, comme il pourrait paraître à la première vue, une incompréhensible et coupable impartialité entre la vérité et l'erreur. Il se fonde sur deux autres suppositions, desquelles l'une est vraie et l'autre fausse : la première, que les gouvernements ne sont pas infaillibles, ce qui est parfaitement vrai ; la deuxième, que la discussion est infaillible, ce qui est parfaitement faux. L'infaillibilité ne peut résulter de la discussion, si elle n'est pas auparavant dans ceux qui discutent ; elle ne peut pas être dans ceux ceux qui discutent, si elle n'est pas en même temps dans ceux qui gouvernent. Si l'infaillibilité est un attribut de la nature humaine, elle est dans les premiers comme dans les seconds ; si elle n'est pas dans la nature humaine, elle n'est pas plus dans les seconds que dans les premiers. La question consiste donc à vérifier si la nature humaine est faillible ou infaillible ou, ce qui est nécessairement la même chose, si la nature de l'homme est saine ou déchue ou infirme »


(Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)


        Cette analyse s'appuie sur l'exemple de la Monarchie de Juillet dont Donoso Cortes a pu apprécier l'impuissance. Une classe qui transfère toute activité politique qui remet toute décision au plan de la discussion, dans la Presse et le Parlement, est incapable de faire face à une époque de tensions sociales. La discussion permet d'éluder la responsabilité et de diluer la vérité métaphysique : ainsi la sanglante et inéluctable bataille décisive est-elle convertie en un débat parlementaire ; les oppositions sont illusoirement résolues sur le plan idéal de la discussion – jusqu'au jour où le conflit latent éclate dans la rue, laissant le Parlement impuissant, au moment où, comme le dit Donoso, le peuple réclame Barrabas ou Jésus – et, pour lui, il est indéniable que Barrabas doive l'emporter.


[A suivre]


(3) Julius Evola, L'Homme parmi les ruines, Les Sept Couleurs [réédition, Les Hommes au milieu des ruines, Pardès, 2005]
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Dimanche 8 juin 2008
[Suite de l'article de Luc Tirenne, publié par Défense de l'Occident (voir la première partie)]



UNE CONCEPTION THEOLOGIQUE DE L'HISTOIRE.

        Donoso Cortes se situe dans la lignée de Saint Augustin et de Bossuet ; mais aussi de Vico qui, au début du XVIIIe siècle, posa les principes d'une « science nouvelle » qui préfigure l'historiographie et la sociologie moderne. Comme Vico, Donoso souligne l'étroite liaison qui existe entre la religion d'une part, et les coutumes, les moeurs, les institutions d'autre part (1). La religion est « l'institution primaire » qui fonde toute civilisation :

        « Dans la manière de prononcer le nom (de Dieu) se trouve la solution des plus redoutables énigmes : la vocation des races, la mission providentielle des peuples, les grandes vicissitudes de l'histoire, l'élévation et la chute des empires les plus fameux, les conquêtes et les guerres, les différents caractères des peuples, la physionomie des nations et jusqu'à leur fortune diverse ».


        Sous l'influence de Vico, la vision du théologien inspiré par Bossuet s'appuie sur une analyse précise des lois historiques, des arcanes des peuples et des civilisations. Vico s'interroge sur les origines de l'inégalité et pose les fondements d'une lutte des classes. La religion, la pratique des mariages solennels et l'ensevelissement des morts constituent le patrimoine spirituel d'où naît la civilisation et permettent de distinguer les héros marqués du sceau divin des bestioni, les vagabonds qui n'ont point accès aux mystères. L'histoire ne sera plus que l'effort tenté par les plébéiens pour accéder aux actes de la vie religieuse et se voir reconnaître une nature humaine. Les sociétés, selon Vico, reflètent les « modifications de l'esprit humain », la prépondérance d'une fonction sur les autres : la fonction « poétique » ou inventive, la fonction organisatrice et agissante, enfin la rationalisation et l'esprit critique. Chaque fonction s'incarne dans une classe, et chaque classe dans une élite. Ainsi les anciennes élites sont-elles successivement remplacées par de nouvelles (cf. la théorie de Vilfredo Pareto sur la « circulation des élites »). Mais le remplacement d'une élite par une autre provoque des ébranlements, la ruine progressive des traditions, et l'individualisme anarchique précipite la ruine des sociétés.
        C'est la nécessité d'une expiation divine, pour Donoso Cortes, qui fait passer à chaque cycle les sociétés de la barbarie primitive à une nouvelle barbarie, issue d'un excès de rationalisation et d'esprit critique. A cet égard, il est certain que Donoso a subi, tout comme le catholique allemand Schlegel, et plus tard Gobineau, l'attrait romantique du barbare primitif, de l'arien blond qui vient régénérer les peuples vieillis.
        Donoso Cortes examine l'histoire des peuples à la lumière de leurs sentiments religieux avec une puissance de synthèse et d'intuition qui fait oublier les généralisations et les simplifications parfois abusives que lui reproche son ami Montalembert. Voici par exemple comment le providentialisme donosien analyse les rapports de la puissance politique et de la religion romaine.

        « Ses principaux dieux, de famille étrusque, étaient grecs en ce qu'ils avaient de divin, orientaux, en ce qu'ils avaient d'étrusques : ils étaient nombreux, comme ceux des Grecs, ils étaient sombres et austères, comme ceux des Orientaux. En politique comme en religion, Rome est en même temps l'Orient et l'Occident. C'est une ville comme celle de Thésée et un empire comme celui de Cyrus. Rome représente Janus : dans sa tête, il y a deux têtes, et chacune son visage : l'un est le symbole de la durée orientale l'autre le symbole de la mobilité grecque. Sa mobilité est si grande qu'elle la porte jusqu'au bornes du monde, et sa durée est telle que le monde la proclame éternelle. Choisie dans les desseins de dieu pour préparer les voies à Celui qui devait venir, sa mission providentielle fut de s'assimiler toutes les théologies et de dominer toutes les nations. Obéissant à un appel mystérieux, tous les dieux montent au Capitole romain ; tous les peuples frappés d'une terreur subite baissent la tête. Les villes, les unes après les autres, se voient dépouillées de leurs temples et de leurs villes. Le gigantesque empire a pour lui la légitimité orientale : la multitude et la force ; et la légitimité occidentale : l'intelligence et la discipline ; aussi envahit-il tout et rien ne lui résiste ; aussi brise-t-il tout, et personne ne se plaint. De même que sa théologie a tout à la fois quelque chose de différent de toutes les théologies et quelque chose de commun avec elles, Rome a quelque chose qui lui est propre et beaucoup de choses qui lui sont communes avec les villes qu'elle a vaincues par ses armes ou éclipsées par sa gloire : elle a la sérénité de Sparte, le poli d'Athènes, la pompe de Memphis, la grandeur de Babylone et de Ninive. Pour tout dire en un mot, l'orient est la thèse, l'Occident l'antithèse, Rome la synthèse ; et l'empire romain ne veut pas dire autre chose, sinon que la thèse orientale et l'antithèse occidentale sont allées se confondre et se perdre dans la synthèse romaine. Qu'on décompose maintenant en ses éléments constitutifs cette puissante synthèse, et l'on verra qu'il n'y a synthèse dans l'ordre politique et social que parce qu'il y a synthèse dans l'ordre l'ordre religieux. Chez les peuples d'orient comme chez les républiques grecques, et dans l'empire romain comme chez ces républiques et chez ces peuples, les systèmes théologiques servent à expliquer les systèmes politiques : la théologie est la lumière de l'histoire ».

( Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)


        La vision providentialiste se fond ici avec l'analyse proprement historique. La philosophie trouve son accomplissement dans l'histoire, « science qui prime toutes les autres », écrit-il à la jeune souveraine Isabelle II. Comme celle de Vico, la philosophie de Donoso s'insère dans l'histoire :

        « Vico ne peut accepter le divorce entre les idées et les faits, entre les lois providentielles et les phénomènes contingents, entre la vérité et la réalité, entre la philosophie et l'histoire. La philosophie et l'histoire, selon le dogme que pose Vico, au seuil de la Science nouvelle, sont soeurs jumelles »

(article sur la Science nouvelle, 1938).


        La philosophie de Donoso Cortes est une interrogation chrétienne de l'histoire. La crise du monde moderne est interprétée comme une crise religieuse ressentie à travers la philosophie et la politique. L'homme des temps modernes a été déraciné par le christianisme de ses attaches qu'il juge désormais trompeuses. Dans un monde qui n'est qu'illusion, instabilité et chaos, l'homme s'est replié sur lui-même à la recherche de ce qui l'anime en une démarche intériorisante dont le cartésianisme constitue le moment philosophique : Descartes, doutant un instant de l'existence du monde, instaure l'ego comme critère de toute vérité, tandis que Kant confirmera la raison comme faculté de l'universel.
        Si l'homme enivré de son pouvoir prétend se passer de Dieu dont Descartes, au dire de Pascal, aurait bien voulu pouvoir se passer, alor s l'esprit critique sape toutes les traditions, la raison universelle elle-même se subdivise en une multiplicité de raisons individuelles, avant de se ressaisir brutalement au sein d'une raison absolue qui serait l'expression d'une volonté unique et tyrannique. Quand la religion meurt, c'est l'homme qui se divinise puis l'Etat.
        Ces avatars du sentiment religieux transparaissent dans l'univers politique du siècle dernier comme dans le nôtre. Pour Donoso Cortes, les idéologies politiques ne sont que des ruses de la religion. Comme Saint-Simon et Spengler, il a le sentiment que l'ère chrétienne touche à sa fin, que socialisme et communisme s'instaurent en une religion nouvelle. Les affirmations ou les négations politiques procèdent des négations et des affirmations religieuses. Donoso a d'ailleurs pris chez de Bonald le parallèle fécond entre métaphysique et théorie de l'Etat qu'il expose ainsi dans une lettre à Montalembert.

        A ces trois affirmations religieuses : un Dieu personnel existe ; Ce Dieu personnel règne sur la terre et au ciel ; ce dieu gouverne absolument les choses divines et humaines, correspondent trois affirmations politiques : il y a un roi présent par le moyen de ses agents ; le roi règne sur les sujets ; ce roi gouverne ses sujets. Nous sommes ici dans le système politique de la « monarchie pure ».
        A la négation religieuse : Dieu existe, règne, mais il est trop élevé pour gouverner les choses humaines qui caractérise le déisme, correspond la monarchie constitutionnelle progressiste où le roi existe, règne, mais ne gouverne pas.
        Le panthèisme où Dieu existe, mais n'a pas d'existence personnelle, ne règne ni ne gouverne, identifie Dieu à l'Humanité et correspond au système républicain dans lequel le pouvoir existe sans être une personne ; le pouvoir est tout ce qui existe, c'est-à-dire la multitude qui s'exprime par le biais du suffrage universel.
        L'athéisme qui pour Donoso Cortes s'incarne en Proudhon, est la négation absolue : Dieu n'existe pas, et l'anarchisme sera sur le plan politique l'expression de cet athéisme.

        Ce passage de l'affirmation à la négation pure figure le mouvement de la décadence qui emporte les civilisations. La dégradation du pouvoir politique, la lente agonie de la légitimité qui reflètent les progrès de l'irreligion semblent irréversibles dans la philosophie profondément pessimiste de Donoso Cortes. Pour lui, le mal triomphe naturellement du bien, le triomphe de Dieu sur le mal ne peut qu'être surnaturel. Il faut reconnaître que l'histoire a davantage confirmé le diagnostic de Donoso Cortes que l'optimisme utopique des socialistes et des technocrates. Comme le dit Carl Schmitt (2), « Donoso Cortes porte un coup mortel à la philosophie progressiste de l'Histoire avec une force qui procède d'une image vigoureuse et personnelle de l'Histoire ».


[suite de l'article (a venir)]





(1) Nous suivons ici le parallèle établi entre Vico et Donoso Cortes par J. Chaix-Ruy dans Donoso Cortes, théologien de l'histoire et prophète (1956)

(2) Interpretacion europea de Donoso Cortes, Biblioteca del pensamiento actual, Madrid, 1963.
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Vendredi 6 juin 2008
[Première partie (sur quatre) d'un article de sur "Donoso Cortes : une philosophie contre-révolutionnaire de l'histoire" par Luc Tirenne, publié par dans la revue Défense de l'Occident en février 1974]



        Tout avait été dit, le 4 janvier 1849, à la tribune du parlement espagnol, lorsqu'un député s'avança pour donner son avis dans le débat de politique générale. L'opposition progressiste venait de protester contre les mesures autoritaires prises par le gouvernement du général Narvaez lors des troubles consécutifs aux révolutions européennes de 48. La majorité conservatrice dont faisait partie ce député, avait affirmé son libéralisme et sa bienveillance à l'égard des progressistes, en se cantonnant dans les questions de fait et en se gardant bien d'attaquer de front les positions doctrinales de ses adversaires, comme il est de règle dans les assemblées. L'orateur, avec une éloquence à la fois riche et fougueuse, commença par déclarer qu'il venait enterrer au pied de la tribune, leur sépulture légitime, toutes les idées de l'opposition, c'est-à-dire les idées libérales, « idées stériles et désastreuses, dans lesquelles se résument les erreurs inventées depuis trois siècles pour troubler et dissoudre les sociétés humaines ». La publication de ce Discours sur la dictature où Juan Donoso Cortes annonçait l'avènement mondiale de la dictature et proclamait la légitimité de la « dictature d'en haut » contre la « dictature révolutionnaire », valu à son auteur une immense renommée dans toute l'Europe.

        Renommée de courte durée. Donoso cortes mourut quatre ans plus tard, après avoir publié en 1851, simultanément à Paris et à Madrid, l'oeuvre qui résume sa pensée, l'Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme. Il avait prévu avec une exactitude stupéfiante les conséquences de la Révolution européenne de 48 où étaient apparues les prémices idéologiques du monde contemporain. Au milieu de l'optimisme qui régnait alors chez les libéraux et les prophètes du socialisme et de la technocratie, il avait annoncé, 80 ans avant Spengler, la décadence de la civilisation de l'Europe, l'apparition sur la scène mondiale des géants russes et américains, et l'instauration d'une dictature telle que le monde n'en avait jamais connue, issue paradoxalement de la mort de Dieu et du nouveau culte de l'Homme. Car c'est une vision théologique de l'histoire que nous offre Donoso Cortes, une vision où les faits s'ordonnent sur un plan supérieur, s'éclairent par l'action de la Providence divine.

        Mais l'homme n'en reste pas moins l'instrument de sa déchéance : c'est par ses actes que Prométhée s'expose aux foudres de Zeus. Donoso cortes n'est pas un visionnaire. Avec une parfaite logique, il tire simplement les conséquences politiques, avec la conviction, selon le titre du premier chapitre de son Essai, que « dans toute grande question politique se trouve toujours une grande question théologique » et que, comme il le dit ailleurs, « la théologie est la clé mystique de l'histoire ».

        Même si l'on adopte pas la vision providentialiste de Donoso Cortes, on ne peut nier la dimension religieuse qui s'attache au politique. Proudhon le reconnaissait dans ses Confessions d'un révolutionnaire : « Il est surprenant qu'au fond de notre politique nous trouvions toujours la théologie ». Il faut aujourd'hui rendre hommage à la lucidité de Donoso dont nous ne cessons de voir les preuves, et réentendre la voix de ce Cassandre trop longtemps méconnu.




HONNEUR ET FIDELITE

        Descendant du grand conquistador, Donoso Cortes est né en 1809 lorsque ses parents fuyaient l'avance des troupes napoléoniennes, à ce sombre moment de l'histoire espagnole qu'a illustré Goya, en un temps où les fondements du pouvoir légitime se trouvaient ébranlés. La double fidélité qui caractérise Donoso Cortes, fidélité à la couronne, fidélité à la religion, s'affirme peu à peu et s'approfondit à travers les épreuves de sa vie et celles de l'Espagne. D'abord imprégné des idées philosophiques du XVIIIe siècle sous l'influence du poète libéral Quitana, il étudie l'histoire, la philosophie et la littérature ; très jeune, il écrit une tragédie, aujourd'hui perdue. Il suit les cours de jurisprudence à Séville et achève ses études à 19 ans, avant l'âge requis pour être avocat.
        Donoso Cortes se consacre alors à la littérature. Il est nommé à la chaire de littérature de Cacerès, et, plus tard, il publiera une étude sur Classicisme et Romantisme, dont il cherche à concilier les aspirations. Il compte sur son esprit pour avancer dans le monde. « J'ai eu le fanatisme littéraire, le fanatisme de l'expression, le fanatisme de la beauté dans les formes », écrira-t-il à Montalembert. La langue parfaite de ses écrits politiques confirme en effet ce souci de la forme. Mais le destin le frappe une première fois. Marié en 1830, il perd une petite fille, puis sa femme en 1833. Il affronte aussi les orages politiques : au moment où se dessine une crise de succession dynasstique qui suscite une crise politique, il envoie au vieux Ferdinand VII un Mémoire sur la situation actuelle de la monarchie où il conseille au roi de s'appuyer sur les classes intermédiaires afin d'éviter à la fois l'anarchie et le despotisme. A ce moment, Donoso Cortes est encore un libéral, de la fraction modérée, et admirateur de la raison. Le roi le nomme officier du ministère public à l'Athénée de Madrid qui, en 1839, le nomme président de la section des sciences morales  et politiques.
        Elu député de la province de Cadix, il s'écarte de plus en plus des libéraux et de la philosophie rationaliste, comme en témoigne un article paru en 1839 sur l'Etat des relations diplomatiques entre la France et l'Espagne :

        « La philosophie se sépare de Dieu, nie Dieu, se fait Dieu... Mais de même que Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance, la philosophie voulut faire la société à sa ressemblance et à son image. À l'imitation de Jésus-Christ qui donne son évangile au monde, elle voulut donner son évangile aux sociétés, leur montrant, au milieu des tempêtes de la révolution, comme Moïse couronné d'éclairs sur la cime orageuse du Sinaï, les nouvelles tables de la loi sur lesquelles étaient écrits les droits imprescriptibles de l'homme. Ainsi la Révolution française devait être logiquement le sanglant commentaire et le terme providentiel de l'émancipation de la raison humaine, comme aussi le dernier de ses égarements ».


       
De plus en plus hostile aux factions, Donoso Cortes affirme son attachement à la monarchie. Et lorsqu'en 1840, la régente Marie-Christine et contrainte à l'exil, Donoso la précède à Paris. Lorsqu'en 1842, les modérés reprennent le pouvoir, sa fidélité est récompensée. Secrétaire particulier de la très jeune Isabelle II, il joue auprès d'elle le rôle d'un précepteur ; nommé duc de Valdegamas, il est à nouveau élu aux Cortes comme député de Cadix. Il va négocier avec la France les mariages de la Reine et de sa soeur.
        Encore une fois, les épreuves personnelles s'ajoutent aux épreuves civiles : la mort de son frère provoque chez Donoso un approfondissement de la foi ; on peut alors parler d'une conversion dans la foi qui va désormais illuminer et ordonner sa pensée. À partir de cette époque, Donoso Cortes va jouer un rôle de premier ordre dans la diplomatie espagnole à Paris et à Berlin ; en particulier, il s'occupera des modalités du mariage de Napoléon III avec Eugénie de Montijo dont il sera le témoin.
        Ses notes diplomatiques, ses essais sur la situation de la Prusse et de la France, ses portraits d'hommes politiques, sont un modèle de lucidité, de concision, et il y fait preuve, comme dans toute son oeuvre, de l'alliance rare de l'esprit de finesse avec l'esprit de géométrie. Ses écrits diplomatiques montrent par ailleurs que Donoso Cortes n'avait rien d'un rêveur : son portrait fort pénétrant de Talleyrand trahit une admiration certaine envers l'intelligence politique de cet intriguant génial. Menant une vie d'aumône et de mortification, il est terrassé en 1853 par une maladie de coeur, dans sa quarante quatrième année. Il avait eu, dans son fameux discours du 4 janvier 1849, uen vision aussi forte de son destin personnel que de l'avenir de la civilisation lorsqu'il avait déclaré :

        « Lorsque arrivera le terme de mes jours, je n'emporterai pas avec moi le remords d'avoir laissé sans défense la société barbarement attaquér, ni l'amère et insupportable douleur d'avoir jamais fait aucun mal à un seul homme ».





Portrait de Donoso Cortes

(lire la suite)
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Mardi 13 mai 2008
Le Manifeste de Zénon par Yvan Benedetti



On ne peut qu’être abasourdi par les réactions primaires et irrationnelles que suscite, à nouveau, ces derniers jours, ce que l’on pourrait qualifier d’ « Affaire du Détail 2 ».

Abasourdi que tant de bonnes consciences moralisatrices s’effraient de la libre parole d’un homme précisément libre et sensé, s’exprimant avec honnêteté et courage, dans le pays qu’on ne cesse de définir comme la terre d’élection de la Liberté et de l’Esprit et qui se veut l’héritier audacieux de la Divine Philosophie des Lumières.

Abasourdi qu’on dénie à un homme politique aussi incontournable que Jean-Marie Le Pen le droit élémentaire à la libre pensée. Est-il nécessaire de rappeler en effet que Le Pen n’est pas le premier venu, qu’il représente des millions de Français et qu’il fait partie - cela n’est tout de même pas anecdotique - de cette petite minorité de politiques qui eut l’honneur d’accéder au deuxième tour de l’élection présidentielle ?

Est-il nécessaire aussi de rappeler, malgré ses défauts, l’acuité de son sens politique, les qualités de visionnaire qu’il a démontrées tout au long de sa carrière, ainsi que son bon sens, l’étendue de sa culture, la cohérence, la constance et la solidité de sa pensée, la pertinence et l’efficacité de son discours, la probité de son long engagement quand la plupart de nos hommes politiques se distinguent, au contraire, par leur vacuité, leur vanité, leur goût immodéré pour le mensonge et la rhétorique creuse, leur opportunisme et leur incompétence!

Le Pen n’est pas un « parvenu » de la politique, c’est un homme de la IVème, un « vieux cheval » qui a connu la Seconde Guerre Mondiale, l’Indochine, l’Algérie et la constitution de la Vème République. Il possède une expérience de longue durée. Expérience au cours de laquelle il a sans cesse prouvé son attachement au système démocratique et parlementaire, ayant d’ailleurs ramené la droite nationale dans le giron républicain quand celle-ci, écoeurée et désespérée après la tragédie algérienne, n’envisageait guère d’autre issue qu’un coup de force. Sa loyauté incontestable à l’égard du modèle républicain - que certains dans notre camp ont vivement dénoncé - ne lui a cependant pas ôté son libre-arbitre et son indépendance d’esprit. Lui fait-on payer autre chose aujourd’hui que son refus définitif d’être assujetti, « vassalisé » au despotisme d’une idéologie simpliste, créée à des fins peu morales, en vérité, par le gros argent et ses inféodés de la sphère médiatique, qui nous rebattent les oreilles des mêmes poncifs dangereux et absurdes et qui, pour préserver leur pouvoir absolu, brûlent et questionnent publiquement l’impudent qui ose s’en écarter?

Un homme politique, digne de ce nom, n’a pas à se soumettre à la doxa. Il doit, à l’inverse, se comporter en guide, en pédagogue, en précurseur. Si les esprits les plus éclairés quant aux arcanes de l’Histoire et de la Politique ne parlent plus, alors qui le fera? Quelle compréhension aurons-nous des règles du jeu qui président à nos destinées ? Qui nous aidera à construire notre réflexion et notre jugement? Veut-on vraiment réduire définitivement nos esprits en esclavage et nous ravaler au statut de troupeau aveugle et bêlant?

On nous expliquera qu’on cherche simplement à bâillonner les « voix du mal » afin de mieux garantir notre bonheur à venir. Mais « l’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? » Qu’on se souvienne de ces paroles de Diderot, penseur autorisé de notre époque sectaire: « Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce serait deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire: les peuples seraient conduits, par le bonheur, à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage (…) Malheur aux sujets en qui l’on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les voies les plus louables en apparence. Ces voies n’en sont que plus funestes pour l’avenir. C’est ainsi que l’on tombe dans un sommeil fort doux, mais dans un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s’éteint, et que l’on devient étranger au gouvernement de l’Etat. » Ne nous y trompons pas: l’impossibilité de plus en plus radicale d’exprimer, en France, son opinion librement est une tyrannie extrême qui s’attaque à une fonction vitale de notre peuple: sa faculté de penser et donc, ô malheur, de s’opposer! De plus en plus d’idées, légitimes et saines sont décrétées « immorales » par la nouvelle théologie imaginée par certains despotes qui se sont crus autorisés à ériger de nouveaux tabous prétendument supérieurs, après avoir soigneusement et patiemment détruit les anciens qui, seuls, garantissaient l’équilibre et la vitalité de nos sociétés traditionnelles. Peu à peu, des problématiques qui ne concernaient que les seuls domaines sociétal, historique, scientifique, philosophique ou artistique ont été asservies aux préceptes totalitaires de cette néo-morale irrécusable, et détournées vers le domaine judiciaire. Certaines pensées ont été chassées du champ naturel de la discussion et du débat et tenter de les énoncer expose à de lourdes sanctions. D’une manière insidieuse, la dictature de la pensée unique a peu à peu circonvenu notre espace de liberté comme le fait le lierre autour de l’arbre.

Les mises en examen pour « déviationnisme idéologique » se sont multipliées ces dernières années. On ne peut, hélas, en dresser la liste exhaustive et l’on se contentera d’évoquer les affaires les plus récentes: le traitement ainsi réservé à l’école révisionniste, au journal Rivarol pour une fois de plus les propos de Le Pen sur l’occupation allemande; à l’ex-député Christian Vanneste - condamné pour « homophobie » en 2006; à l’une de nos plus emblématiques concitoyennes, Brigitte Bardot - déjà condamnée à quatre reprises à des peines de plus en plus lourdes et au sujet de laquelle le substitut du procureur, Anne de Fontette, qui officiait déjà contre Rivarol et Jean-Marie Le Pen, s’est dite « fatiguée » par un cinquième procès pour « haine raciale »; à Bruno Gollnisch, chassé comme un pestiféré de l’université et condamné très lourdement pour contestation de crime contre l’Humanité; à Renaud Camus et à Dieudonné condamnés pour antisémitisme; à Alain Finkielkraut contempteur de l’équipe de France de football « black-black-black »; à Kemi Seba de la Tribu Ka, emprisonné pour antisionisme; à Pascal Sevran ayant osé critiquer la fécondité exponentielle des Africains et plus récemment, à Bruno Guigue, sous-préfet limogé après des propos contre Israël.

La France croule désormais sous le poids écrasant des lois liberticides. Le carcan intellectuel se resserre dramatiquement. Après la loi du député communiste Gayssot en 1990, les lois Perben I et II, après la loi dite Taubira en 2001 sur l’esclavage, va être entérinée la loi de 2006 relative au génocide arménien… et cela ne fait que commencer car la logique communautariste doit déboucher sur autant de lois dites « mémorielles ». On nous imposera bientôt des commandements sacrés sur l’homoparentalité, l’euthanasie, et nul ne pourra en discuter le bien-fondé sous peine d’être férocement vilipendé puis excommunié du Paradis de la Bien-Pensance.

Il n’appartient ni aux parlementaires ni aux juges et encore moins aux hyènes médiatiques, de réécrire l’Histoire, discipline ô combien complexe et sujette à débats, controverses et révisions! De même, il n’appartient ni aux saltimbanques surmédiatisés ni aux « liseurs » de prompteurs, armés d’oreillettes inquisitrices de définir la morale politique et l’éthique. Les défenseurs ardents de la Liberté ne sont guère indisposés par le simulacre de démocratie dans lequel nous vivons depuis trop longtemps, les électeurs nombreux du Front National étant, par exemple, honteusement privés de toute représentation parlementaire. N’est-ce pas d’ailleurs avec le plus grand fanatisme et le plus grand mépris pour la liberté de pensée et d’opinion qu’ils organisèrent entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 une formidable chasse à l’homme, au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « la quinzaine de la haine »?

De nombreux intellectuels réagissent aujourd’hui face à la montée vertigineuse du sectarisme et du totalitarisme idéologique, craignant de ne plus pouvoir exercer leur fonction ou même leur travail. Certains esprits audacieux et lucides exigent l’abrogation des lois liberticides. La liberté d’expression ne se négocie pas au cas par cas: elle est totale ou elle n’est pas. Le peuple français - existe-t-il encore suffisamment pour s’en souvenir? - passait jadis pour le peuple le plus spirituel et le plus épris de liberté. Ne possède-t-on pas, comme on le dit souvent, l’une des langues les plus fines et les plus riches au monde, réputée pour sa capacité à exprimer les plus subtiles délicatesses de l’esprit, ce qui en fit la langue de la diplomatie? Nous étions hier encore un peuple d’insoumis, de révoltés, de chicaneurs - diront nos détracteurs - un peuple de poètes, de philosophes, d’écrivains, de révolutionnaires, jamais rassasié de liberté et de pensée, passionné de rhétorique et de conversation, l’esprit critique toujours à l’affût.

Deviendrons-nous les moutons que notre nature profonde nous a empêchés d’être depuis toujours? Serons-nous demain des veaux comme les autres? Accepterons-nous la répugnante lobotomie que certains pervers professionnels veulent nous infliger? La France sera-t-elle changée en un poulailler industriel et le reste du monde, en planète des singes, par la politique du nouvel ordre mondial?

Si Le Pen doit aujourd’hui s’arracher la langue comme Zénon d’Elée, ce philosophe grec, disciple de Parménide qui, pour protester contre son tyran, se trancha la langue avec ses dents puis la cracha au visage de son ennemi, alors il nous faudra à tous également offrir notre organe lingual en sacrifice à la liberté de parole et de pensée. Si les premiers de nos dialecticiens ne peuvent plus s’exprimer, nous serons tous réduits à un silence mortifère qui nous mènera tout droit à la pire des servitudes. Peut-être même, un jour, après les condamnations judiciaires, nous fera-t-on taire à coups d’embargos ou de bombardements comme cela se fait déjà dans de nombreuses régions du monde. Car nos bourreaux, ne l’oublions pas, ont des visions et des visées universelles. Ils voudraient bien nous servir la même bouillie idéologique de New-York à Tokyo et du Pôle Nord au Pôle Sud! Qu’ils ne se réjouissent pas trop vite: il y aura toujours un rebelle quelque part, fidèle à ses traditions, pour leur tenir tête: un Breton entêté, un Iranien irréductible ou un Russe obstiné…!

Au-delà des personnes, qu’elles aient nom Le Pen ou Dieudonné, Bardot ou Faurisson, il s’agit de s’élever au-dessus des chapelles, des réticences partisanes des tendances diverses, pour défendre un principe intangible et vitale à notre dignité, et à notre pérennité: la liberté de pensée et de parole sans condition. Affirmons qu’être libre de parole et de pensée n’est pas un délit de droit commun. Pour cela, exigeons l’arrêt de l’Inquisition par l’abrogation de toutes les lois liberticides en France.

Yvan Benedetti.
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Samedi 10 mai 2008


Deutsche Stimme (DS) : Cher Monsieur Le Pen, les élections législatives et présidentielles n’ont pas donné les résultats espérés pour le Front national. Cependant, tous les commentateurs sont d’accord pour dire que M. Sarkozy n’a eu du succès que « parce qu’il a parlé pendant la campagne électorale comme Le Pen ». Avez-vous, de manière paradoxale, plus changé que tous les autres le paysage politique en France sans pour autant avoir pu maintenant obtenir le succès mérité ?


Jean-Marie Le Pen : Les idées pour lesquelles le Front National se bat depuis 30 ans ont en effet constitué l'enjeu de l'élection présidentielle. Le patriotisme, le rétablissement de l'ordre, la maîtrise de l'immigration, la famille, la revalorisation du travail et du mérite, la baisse des impôts et des charges... Les deux finalistes du 6 mai se sont sentis obligés de reprendre dans leurs discours ces valeurs que jusqu'à cette année j'étais le seul dirigeant politique à défendre. Et madame Royal a été battue parce que les Français ont cru que la candidate socialiste était sur ce programme-là moins crédible que monsieur Sarkozy. Quant aux candidats qui se réclamaient publiquement de l'idéologie soixante-huitarde au pouvoir depuis bientôt 39 ans, ils ont recueilli des scores dérisoires. Malgré des moyens considérables apportés notamment par ses deux groupes parlementaires, (l'un à l'Assemblée nationale et l'autre au Sénat), par ses treize mille élus locaux, par ses dizaines de municipalités, par ses deux conseils généraux et par toutes les collectivités territoriales gérées avec les socialistes, le parti communiste a obtenu moins de 2 %, à peine plus que la candidate des Verts et que le chouchou des médias, le faux paysan, Joseph Bové. La régularisation des immigrés clandestins, le droit de vote des étrangers, la dépénalisation de la drogue, le laxisme à l'école, l'antimilitarisme, le collectivisme, les délinquants présentés comme des victimes de la société..., tous ces mensonges qui nous ont fait tant de mal, les Français les ont rejetés. Tel est le résultat de ce que certains sociologues appellent en France « la lepénisation des esprits ».


DS : Après sa victoire électorale, M. Sarkozy vous a invité à l’Elysée pour vous parler. De quoi avez-vous parlé avec M. Sarkozy et comment jugez-vous sa personne ?


Le Pen : En me recevant à l'Elysée, ainsi qu'il l'a fait pour les dirigeants de tous les grands partis politiques français, le nouveau président de la République renoue avec une tradition républicaine que ses prédécesseurs, notamment monsieur Chirac, avaient rompue à l'égard du courant patriotique que je représente. Si je salue la courtoisie de monsieur Sarkozy, je n'en condamne pas moins sa politique.

Le premier entretien que j'ai eu à l'Elysé