Dans le monde moderne, il est deux facteurs qui empêchent de comprendre le sens qu’avait la spiritualité dans notre tradition la plus ancienne : le premier est le
caractère abstrait de notre culture ; le second est l’exaltation d’une force dénuée de lumière.
D’un côté, il est des gens qui identifient l’esprit à la simple érudition de bibliothèque ou d’amphithéâtre universitaire, aux jeux intellectuels de la philosophie,
à l’esthétisme littéraire ou vaguement mystique. De l’autre, les jeunes générations ont fait du sport une véritable religion et ne voient rien d’autre que l’ivresse d’une séance d’entraînement,
d’une compétition et d’un exploit physique : elles ont donc fait du sport un but et une idole au lieu d’en faire un moyen.
Cette opposition apparaît même à certains comme une sorte de dilemme. En fait, de même que, chez « l’homme cultivé », il y a souvent une répugnance innée pour toute
espèce de discipline physique, ainsi, chez les sportifs, la sensation de la force physique alimente souvent un mépris pour ceux qui, dans les « tours d’ivoire », s’en tiennent aux livres et à
d’inoffensives batailles de mots.
En réalité, ce sont là deux erreurs, toutes deux fruits de la décadence moderne, toutes deux étrangères à la vision héroïque de l’esprit qu a constitué l’axe de
notre meilleure tradition classique .
On oublie trop souvent que la spiritualité est essentiellement un mode de vie et qu’elle n’est pas déterminée par ce qu’on a emmagasiné de notions, d’idées, de
théories, mais par ce qu’on a réussi à faire vibrer dans les courants de son sang, et qui se traduit ainsi par une supériorité par une profonde noblesse de l’âme et du corps lui-même.
C’est à ce point de vue qu’il est possible de comprendre une discipline qui, même si elle concerne les énergies corporelles, ne commence et ne finit pas avec elles, mais est un moyen de réveiller
une spiritualité vivante, organique, dans le cadre d’une discipline de caractère supérieur ou intérieur.
Chez l’ascète, cette discipline est présente de façon pour ainsi dire négative. Chez le héros, en revanche, elle apparaît d’une façon positive, affirmative, qui est
propre à l’Occident. La victoire intérieure sur les forces les plus profondes qui font surface dans la conscience dans les moments de tension ou de danger mortel est la condition du triomphe dans
un sens extérieur, mais c’est aussi le signe d’une victoire de l’esprit sur l’esprit et d’une transfiguration intérieure. De là vient que, dans l’antiquité, le héros et l’initié furent
pareillement auréolés de sacré et que des figures de héros furent considérées comme des symboles d’immortalisation.
Mais dans la civilisation moderne, tout vise à étouffer le sens héroïque de la vie. Tout tend à la mécanisation, à l’embourgeoisement, à la grégarisation méthodique
et prudente d’être insatiables et dont aucun ne se suffit lui-même. La communication avec les forces profondes et libres de l’homme et avec celles des choses et de la nature est rompue, le démon
des métropoles pétrifie toute vie, syncope toute respiration, contamine toute source. Qui plus est, des idéologies pacifistes attisent le mépris des valeurs qui, à d’autres époques, servaient de
base à une organisation sociale plus rationnelle et plus éclairée ; car, dans les anciennes communautés, le sommet de la hiérarchie était occupé par la caste de l’aristocratie guerrière, tandis
qu’aujourd’hui, dans les utopies pacifistes et humanitaires, on cherche à faire du guerrier une sorte d’anachronisme, un être dangereux et nuisible, qui, dans l’avenir, sera éliminé par une
prophylaxie opportune, au nom du « progrès ».
Étouffée, la volonté héroïque cherche d’autres voies, d’autres issues, à travers le filet des intérêts pratiques, des passions et des convoitises, qui se resserre
chaque jour davantage. L’excitation que provoque le sport chez les modernes en est une expression. Mais la volonté héroïque doit être ravivée, reprendre de nouveau conscience d’elle-même et
s’élever au-delà des limites de la matérialité.
Dans le combat contre les sommets et les vertiges des hauteurs, l’action est en effet libre de tout ce qui est machine, de tout ce qui affaiblit le rapport direct
de l’homme avec les choses. Et, à l’approche du ciel et de l’abîme – dans la grandeur silencieuse et immobile des cimes, dans la violence implacable des vents et de la tourmente, dans la clarté
désincarnée des glaciers ou dans la redoutable verticalité des parois -, il est possible de réveiller, par ce qui peut sembler d’abord un simple exercice physique, le symbole d’un dépassement,
une lumière virilement spirituelle, et de communiquer avec les forces primordiales enfermées dans les membres du corps : l’effort physique du grimpeur est plus que physique et l’ascension
victorieuse peut représenter quelque chose qui n’est plus simplement humain. Dans les anciennes mythologies, les sommets montagneux étaient considérés comme la demeure symbolique des « dieux »,
et c’est là un mythe, mais c’est aussi l’expression allégorique de quelque chose de réel, et dont on peut toujours faire de nouveau l’expérience en soi-même.
Dans la vie – comme l’a fait remarquer Simmel après Nietzsche – il y a ce pouvoir étrange et presque contradictoire de s’élever jusqu’à ces sommets où le « surcroît
de vie », la plus haute intensité de la vie, se transforme en un « plus-que-vivre ». Sur ces sommets, telle une chaleur transfigurée en lumière, la vie, pour ainsi dire, se libère d’elle-même,
non pas dans le sens d’une suppression de l’individualité et d’une sorte de naufrage mystique, mais dans le sens d’une affirmation transcendante de l’individualité, dans laquelle l’angoisse, le
désir, la soif et l’agitation incessants, la recherche de croyances, d’appuis et de buts humains font place à un état de calme dominateur. Dans la vie, et non en dehors d’elle, il y a quelque
chose de plus grand que la vie. Et cette expérience – car il ne s’agit pas là de telle ou telle croyance ou théorie, toujours vaine et relative, mais bien d’une expérience qui est tout aussi
réelle et indubitable que, par exemple, celle du plaisir ou de la douleur – cette expérience, disions-nous, a pour caractéristique d’être une valeur, elle-même, un bien en elle-même, alors que la
vie ordinaire n’obéit qu’aux intérêts, aux choses extérieures ou aux conventions.
Cette nature profonde de l’esprit qui se sent infini, toujours au-delà de lui-même, toujours au-delà de toute forme et de toute grandeur qu’il trouve en lui ou en
dehors de lui, s’éveille et resplendit – dans la « folie » de ceux qui, sans but matériel, sans raison spécifique, sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à défier les sommets, portés par une
volonté qui triomphe de la fatigue, de la peur, de la voix de l’instinct animal de prudence et de conservation.
[…]
Grimper de rocher en rocher, de prise en prise, de crête en crête, inexorablement, pendant des heures – conscient de l’altitude et du danger imminent, enivrant – et
enfin, après la dure épreuve de l’autodiscipline, la sensation d’une indicible libération, d’une solitude solaire et du silence, lorsque la cime est atteinte, la lutte couronnée de succès,
l’angoisse maîtrisée, et que s’ouvrent des horizons vertigineux qui s’étendent sur des centaines de kilomètres, alors que tout le reste est plus bas – en tout cela on trouve vraiment la
possibilité effective d’une catharsis, d’un éveil, d’une renaissance de quelque chose de transcendant.
Julius Evola, Méditations du haut des Cimes.

Adolf Wamper - Genius des Sieges (1940)