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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 14:14

Pour célébrer le vingtième anniversaire de la disparition de Saint-Loup, nous vous proposons ce texte anti-moderne, extrait de Plus de Pardons pour les Bretons.



 

      La guerre gagnée par ceux qui fabriquèrent le plus de moteurs venait d'ouvrir des horizons fabuleux aux puissances industrielles. Elles entreprenaient maintenant la conquête du monde, remplaçant les soldats par l’armée des objets fabriqués. La personne humaine pesait pour moins que rien dans leurs calculs. Et déjà, la paysannerie apparaissait comme un contingent d'êtres inutiles, à diriger vers les villes pour en faire des producteurs et des acheteurs dignes des temps nouveaux.

 

      Les campagnes bretonnes se dépeuplaient avec une rapidité alarmante. A Tréduron-le-vieux, l’un des fils Bolazec commençait à vanter les charmes de Paris dont il ne connaissait rien. Au cours des veillées, de plus en plus suivies depuis que Lug les animait, les entretiens portaient souvent sur les difficultés de la vie au village et les moyens à mettre en œuvre pour les alléger. Personne n'osait cependant présenter au recteur une politique d'adhésion au progrès, mais beaucoup en caressait secrètement la perspective.

 

     Un soir chez les Crec’hniver, le recteur leur traduisit des passages de la Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paix, publiée par Jean Giono en l939, ouvrage discrètement étouffé depuis en raison de son caractère explosif. Il leur dit, en breton, et c'était comme s'il prêchait à partir de sa pensée la plus profonde :

 

-Je ne m'adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls qui méritiez que, du fond de la détresse générale on vous appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de la grandeur, vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des nourritures éternelles...

 

      Puis:

 

-Il y a environ cinquante ans qu'on a commencé à se servir de la technique industrielle. C'était le début de la passion géante pour l’argent.

 

      Lug était obligé de commenter, surtout pour les vieux que les mots difficiles effrayaient un peu, ce que Giono entendait par « sens de la grandeur » ou « détresse générale ». Puis il poursuivit sa traduction :

 

-Le jeu industriel s'installa donc dans les villes. Il en transfonnala vie. Suivant les règles de tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce de dix pour cent de bonheurs extraordinaires entièrement nouveaux : et il les apportait certes sur table : c'était vrai. Il apportait d'autre part quatre-vingt-dix pour cent de malheurs extraordinaires, entièrement nouveaux, sur lesquels il était inutile de d'attirer l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.

 

 

      Les enfants partirent se coucher et quelques jeunes gens manifestèrent l’intention de les suivre mais ne bougèrent pas, foudroyés par les yeux de leur recteur.

 

-C'est à vous surtout que je m'adresse, dit-il avec sévérité. Vos pères et mères jamais ne quitteront Trédudon-le-vieux, car ils ont eu le temps d'apprendre à l’aimer, mais, à votre âge on ne sait rien !

 

      Puis d'une voix tonnante :

 

-Voulez-vous que Dieu nous condamne pour désertion et, quand vous ne serez plus de ce monde, vous envoie suivre la procession des morts qui plus jamais ne retourneront au berceau de leur race ?

 


      Les jeunes gens ne bougèrent plus, et Lug reprit :

 

-Le profit est un moyen extrêmement facile de croire qu'on s'enrichit. On se donne l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du facile attira vers les grandes villes la population artisane et paysanne. Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les hommes habitués au difficile ; le reste s'étant aggloméré dans des proportions considérables sur de petits espaces de terre.

 

      Lug leur décrivit en termes apocalyptiques les grands ensembles de fer et de ciment dans lesquels la société industrielle était en train d'encager ses travailleurs.

 

-Vous n'oseriez pas enfermer vos poules dans les mêmes conditions, leur dit-il. Vous les respectez plus qu'ils ne respectent les hommes ! Tout ça pour gagner de plus en plus d'argent sur le travail d'autrui. Écoutez ce que dit l’homme sage qui écrivit ce livre :

 

Vous n'êtes pas obligés, vous autres, de passer par l’argent. Vous n'y passer que parce qu'ils vous ont avilis. Quel besoin avez-vous de transformer votre blé en argent puisqu'à la fin du compte, votre nécessité de vivre vous obligera toujours à transformer cet argent en blé ? Faites passer directement le blé dans votre vie. Sans aucun argent, votre table peut être toujours abondamment garnie, chargée des meilleures nourritures.

 

Puis:

 

Vous êtes les maitres absolus de votre propre vie et vous êtes les maitres absolus de la vie des autres. C’est cependant ce que, dans le social, on appellera la pauvreté. Voilà la pauvreté dont je veux vous dire qu'elle est entre vos mains une arme si définitivement victorieuse qu'elle peut à votre gré imposer la paix à la terre entière.

 

 

      Lug referma le livre et dit :

 

-Voilà quel est le vrai problème paysan en général et celui de la Bretagne en particulier. Qui aura le courage de rester pauvre selon l’idée que la ville se fait de la pauvreté sera sauvé. Qui tentera de s'enrichir selon la loi capitaliste sera perdu !

 

 

      Un long silence pesa sur l’assemblée. Puis le maitre de la ferme, Bozalec, dit :

 

-Person [recteur], vous avez raison, un vrai chrétien doit rester pauvre du dehors, mais il peut se le permettre parce que riche du dedans.
-Voilà !

 


      L’un des jeunes Kerviou releva la tète, hésita et demanda :

 

-Jusqu'où s'étend la pauvreté que vous prêchez. Person ?

-Jusqu'à la limite de vos champs. Restez riches en deçà, pauvre au-delà.

-Il faut donc renoncer à ce que nous propose l’industrie ?

-Oui ! Sauf l’indispensable.

-Un tracteur est-il indispensable ?

-Non. Avec un tracteur vous produisez au-delà des besoins de Trédudon-le-Vieux, Il vous faut vendre le surplus des récoltes, donc entrer dans le jeu infernal de l’argent.

-Et la radio ?

-La radio ne débite que des âneries avilissantes !

-Les journaux ?

-Ce sont les instruments d'un pouvoir qui vous écrase !

-L’automobile ?

-C'est un beau jouet. Partir quand on veut ! Aller où il plait ! Comme c'est amusant ! Mais, d'ici à dix ans, ce jouet montrera son vrai visage. L’Ankou s'installera un jour sur deux à coté de toi, Kerviou, sur un siège qu'on appelle déjà la place du mort. Tu ne pourras plus rouler qu'au péril de ta vie ! Et, en attendant, l’automobile videra ta bourse au profit des grandes puissances d'argent. Qui achète une mécanique, auto, tracteur, moissonneuse-batteuse, semoir automatique, passe par le Crédit agricole, hypothèque sa terre et, par là même, s'engage à la voir tomber en d'autres mains !

 


      La perspective de perdre leurs terres et voir un étranger s'installer dans la commune fit courir un grand frisson sur l’échine de ces paysans. Lug comprit qu'il venait de frapper au point sensible. Mais les jeunes, cependant. luttaient encore contre lui.

 

-Person. Vous demandez de refuser le progrès, donc de revenir en manière ? C’est une politique de vieux !

-Trédudon-le-vieux doit rester vieux, c'est-à-dire heureux dans son éternelle jeunesse !

-Je ne comprends pas. Il me semble que le progrès représente la jeunesse !

 

Lug réprima un mouvement d'irritation.

 

-Mais non, petit ! Il faut retenir du progrès ce qui sert le paysan, refuser ce qui le menace.

 

      En dépit de ce que tu penses, un tracteur travaille contre le paysan et pour le banquier, Il produit trop et le surplus de blé que tu fournis à la société industrielle la rend plus forte pour mieux l’écraser. C’est le piège absolu. Comment ? Vous n'avez pas compris, malgré ce que je viens de lire, que si vous tombez dans le péché de la motoculture, un nègre au volant d'un tracteur suffira un jour pour cultiver toute la commune, d'où les S.A.F.E.R. vous auront chassés à cause de vos dettes (1) ?


      Les anciens et les adultes inclinèrent la tête pour approuver leur recteur. Lug regagna sa cure en pensant : « J'ai vaincu le mensonge, oui, mais à titre provisoire. Ma mère disait que les hommes contre le temps ne réussissent jamais. »

 

      Il se maintint « contre le temps » pendant au moins vingt-quatre heures, car le lendemain les femmes du village chassaient à coups de pierres le représentant de Renault venu proposer son dernier modèle de tracteur.



http://img510.imageshack.us/img510/8730/marienneauprsdesgrandes.jpg
Marienne - Auprès des Grandes Pierres.


 

 


 

(1) Les Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (SAFER), sont nées en l960 de la volonté de l’arrière petit-fils de rabbin Michel Debré, alors premier ministre du traître De Gaulle.

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Published by Alexandre Janois - dans Dissidence
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