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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 14:14

Dans l'extrait qui suit, Henri Rochefort raconte comment le général Boulanger se relève des suites de ses blessures, après un duel, le 13 juillet 1888. Après une rapide campagne, il emporte trois sièges et ses soutiens lui demandent de marcher sur l’Assemblée. Quelques années plus tôt, Henri Rochefort, fort d’une extraordinaire popularité, avait été incité par ses amis communards à prendre le pouvoir. Il avait refusé et nombre de ses camarades le lui avaient reproché.

 

 

 

 

      Et, sur toute l'étendue du territoire français, le bruit courut qu’on avait détaché un spadassin chargé de mettre traîtreusement à mal le soldat qui personnifiait en ce moment l'espoir de la revanche.

      Ce pauvre Floquet (1) n’avait en quoi que ce soit l'âme d'un Saltabadil (2)et j’ai su plus tard que c'était seulement sur les conseils de ses amis qu'il avait relevé par un envoi de témoins les démentis violents dont Boulanger l'avait publiquement gratifié. Le sort des armes lui avait été favorable et rien de plus.

 

http://img529.imageshack.us/img529/3418/1005small.jpg      Toutefois, déjà très facilement gonflable, ce politicien de médiocre envergure s’enfla considérablement à la suite de cette victoire. Le duel s'était passé le matin du 14 juillet et, vers midi, Floquet, dont les blessures étaient absolument insignifiantes, entra tout rayonnant dans la tribune officielle.

      Peut-être aurait-il montré plus de goût en s'abstenant de s'exhiber ainsi après l'événement.

      Mais il alla plus loin dans l'oubli des convenances : il prit une canne et, sous les milliers de regards de la foule, se mit à expliquer aux invités de la loge présidentielle le coupé dégagé par lequel il avait atteint son adversaire dans la région du cou.

 

 

      Cette démonstration d'escrimé donnée en plein vent parut le comble du cabotinage, d’autant que c'était au moment où, acculé à un massif, il lui était impossible de rompre davantage qu'il avait, en ferraillant à tort et à travers, tendu machinalement le bras.

 

      Le général avait été blessé au moment où il organisait sa candidature dans l'Ardèche, après avoir donné sa démission de député du Nord. Les quinze jours qu'il avait passé dans son lit l’avait empêché de se présenter devant ses électeurs et il avait été définitivement battu par le candidat opportuniste.

      Cette défaite si peu probante n'en avait pas moins exalté jusqu'au délire les espérances de la société de la rue Cadet qui vaguait dans les rues, répétant :

 

-Le boulangisme est mort !

 

      La réponse de Boulanger fut foudroyante : à peine sur pied il posa de nouveau sa candidature dans le Nord en même temps que dans la Charente-Inférieure et dans la Somme où deux sièges étaient vacants. Tout fut mis en œuvre pour un triple échec que l'outrecuidant Floquet annonçait comme certain. A Rochefort, des agents embrigadés essayèrent de prendre d'assaut le landau du général. Un d'entre eux, plus braye que les autres, lui tira presque à bout portant un coup de revolver qui, heureusement, ne l'atteignit pas, et le résultat de ces diverses manœuvres fut sa triple élection à d’incommensurables majorités.

 

http://img508.imageshack.us/img508/429/programmeboulanger.jpg

Programme du général Boulanger en 1888

 


      Nous étions tous réunis place de la Madeleine, au restaurant Durand, pour y attendre les résultats qui nous arrivaient simultanément des trois départements. Et, de quart d'heure en quart d'heure, quelque envoyé du ministère venait, avec des allures boulangistes qui ne nous trompaient pas, nous demander à vérifier nos chiffres, Floquet espérant toujours que les siens étaient erronés. Lorsqu'il comprit que la bataille était absolument perdue pour lui, il tomba découragé dans un fauteuil en disant à un ami, qui depuis me l'a répété :

 

-Eh bien ! tant pis, je ne m'en mêle plus. Puisqu'ils le veulent absolument, qu'ils le prennent !

 

 

      Une foule énorme stationnait sur la place de la Madeleine, nous demandant les résultats que nous leur annoncions par des petits papiers lancés des fenêtres du restaurant et dont un des manifestants donnait lecture à haute voix. A ce moment, tout le monde partageait le sentiment de Floquet, et si Boulanger avait eu la moindre envie d'arriver par des voies illégales il fût entré à 1'Elysée sans résistance aucune.

      Plusieurs de ceux qui l'entouraient lui conseillèrent une tentative dont le succès ne faisait pas doute et de mes oreilles je l’entendis leur répondre :

 

-Oui, le premier jour, tout le monde applaudira à ce coup de force, comme on a applaudi au 2 Décembre ; puis, dans quelques temps, on m'appellera usurpateur, dictateur et traître à la République. Je ne veux pas qu'une flétrissure s'attache à ma mémoire.

 

 

http://img132.imageshack.us/img132/4655/legeneralboulangerachev.jpg

Représentation du général Boulanger à cheval (extrait d'un document électoral)

 


      On sait comment il a été récompensé de sa droiture. S'il avait pu prévoir les terribles épreuves qui l'attendaient et les manœuvres monstrueuses sous lesquelles il était destiné à succomber, eût-il gardé cette réserve ? Je l'ignore, mais à ce moment il voyait tout en rose.

 

      Après tant d'additions qui nous avaient saturés d'arithmétique de huit heures du soir à trois heures du matin, nous étions tous éreintés et mourants de faim. On nous servit quelques viandes froides pour un souper que présida Boulanger et où il fut plein d’entrain, car il était par nature très gai et aussi peu solennel que possible.

 




 

1. Charles Floquet venait comme Rochefort de l’extrême gauche. Rallié au radicalisme, il est nommé Président du Conseil, en 1888, en pleine ascension boulangiste. Lors d’un échange à la tribune de l’Assemblée nationale, Floquet interpelle le général Boulanger : « A votre âge, général Boulanger, Napoléon était mort… ». Un duel s’ensuivra dans lequel, à la suprise général, Floquet gagne. La victoire ne dure guerre et les boulangistes auront sa peau et quelques mois plus tard, le gouvernement est renversé.

 

2. Personnage créé par Victor Hugo pour Le Roi s’amuse.

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Published by Jérôme Deseille - dans Histoire
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