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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 14:14

Voici extrait de l'ouvrage de Lucien Rebatet paru aux Editions de La Reconquête, Les Etrangers en France (*).


 

      Tous les journalistes, au cours de leur carrière, ont reçu quelques lettres datées de Port-au-Prince, de Fort-de-France, et dont la signature, au prénom fleuri, ne laisse aucun doute sur la race du correspondant. Je pourrais en citer pour ma part une demi-douzaine. Elles contiennent, en termes divers, les mêmes doléances, vives, surtout en Haïti. Ces braves gens se plaignent que nous les négligions. Nous ne leur adressons que des rossignols de librairie, des films éculés, dont ils sentent très bien le ridicule. Hollywood, au contraire, les inonde de ses derniers succès. Mais ils ne veulent pas apprendre l’anglais. Ces noirs refusent, aussi rigoureusement que les Canadiens, de se laisser américaniser. Cette fierté, ce souci de leurs vieilles traditions françaises, sont très touchants. Si nous demeurons, aux îles comme dans tous les autres pays, incapables d’organiser notre propagande, nous avons offert une assez large compensation aux Antillais, sujets français ou non, en ouvrant à leurs fils, surtout depuis la guerre, nos écoles et nos universités.

      Ces grands et joyeux garçons, très communicatifs, beaucoup plus mêlés que les Jaunes à la vie de leurs camarades blancs, constituent, avec les troupiers, l’essentiel de la colonie noire de Paris (trois ou quatre mille membres environ). Le reste de cette colonie est formée par un petit prolétariat de manœuvres, de chauffeurs, d’artisans, enfin par la troupe des messieurs dont les occupations hésitent entre le jazz, la boxe et le vagabondage spécial.

      Je parlais, au début de cette enquête, du cosmopolitisme nécessaire du Quartier Latin. Rien ne le justifie mieux, en apparence, que le cas de ces exotiques. On peut se demander pourtant si l’accueil, de plus en plus large, qui leur est fait, répond exactement à leurs intérêts. Nos universités devraient recruter, parmi les étudiants de l’extérieur, ceux qui ont déjà acquis chez eux une formation équivalant à notre licence, et qui viennent surtout nous demander un perfectionnement, une spécialité, ceux qui, par leur intelligence ou leur état de fortune, sont appelés à jouer dans leur pays un rôle de premier plan. Les jeunes Antillais affluent chez nous, sitôt après leurs études secondaires (quand ils ne les ont pas faites dans nos lycées), parce qu’ils ne possèdent aucun autre centre intellectuel. Souvent aussi l’attrait d’un séjour à Paris suscite chez eux des vocations médicales ou juridiques d’une solidité ou d’une utilité douteuses. Nous confectionnons ainsi une armée d’avocats, de journalistes et de médecins, appelée, à son retour dans les îles qui n’ont aucun besoin d’elle, à bien des déboires.

       Ces garçons suivent avec une passion atavique nos querelles de partis. Leur politique a gagné, par notre exemple, de se corrompre, de s’embrouiller davantage encore, si cela est possible. Je sais que l’extrémisme ne les a guère marqué jusqu’à ce jour. Pourtant, c’est un intellectuel antillais qui a été l’instigateur de La Voix des Nègres, le journal communiste et anti-impérialiste, où l’on réclame le soulèvement de la Guyane, de la Martinique, de Madagascar et du Sénégal contre le tyran français.

      Il va de soi que notre climat est plein de risques pour ces pays chauds. Nous en avons tous connu, lamentablement délabrés, au physique comme au moral, après un ou deux hivers de brumes. Il faut bien dire aussi que ces danseurs et joueurs nés sont poussés vers les milieux les plus interlopes. Ce qui n’était que sensualité et nonchalance sous les tropiques devient chez nous dépravation. On est étudiant depuis six, sept années. On veut arrondir ses mensualités, on joue du saxophone ou on tient la batterie dans quelque boîte. C’est la pente vers le trafic des femmes et de la drogue. Le souteneur noir de la place Pigalle, qui vient beaucoup moins rarement qu’on ne l’imagine de l’armée ou du Quartier Latin est, par malheur, un personnage très parisien. Celui-là, on s’en doute, nous reste pour compte, sans aucun espoir de retourner aux îles. La création, chez les Antillais, d’une université française, mieux adaptée à leurs besoins que les nôtres, eût été un encouragement à leur culture et leurs traditions plus flatteur pour eux, plus rationnel et utile que leur interminable et hasardeux apprentissage en Europe.

      Notre ami Lucien Dubech s’amusait un jour du poncif qui exige qu’un auteur dramatique, pour indiquer chez son héroïne le dernier degré de la perversité, lui fasse mettre un nègre dans son lit. Ces caprices de dames mûres devraient toujours appartenir au vaudeville. Mais notre confrère Edouard Helsey, dans une enquête sur l’Afrique occidentale, a raconté un roman qui ne relève plus des curiosités spéciales. C’est celui de la petite boutiquière, de l’employée éprise d’un superbe tirailleur, de famille royale bien entendue. Les parents, « qui n’ont aucun préjugé », consentent à une union. Un an plus tard, ils s’aperçoivent que leur gendre était un voyou de Dakar, que la vie de leur enfant a été marqué d’une aventure amère et grotesque.

      Il arrive que l’on rencontre aux alentours des casernes, le ménage légitime d’une blanche apparaissant le plus souvent comme une domestique campagnarde et d’un Sénégalais, d’un sous-officier martiniquais, d’un Malgache affecté aux sections d’infirmiers ou d’intendance, exécrable soldat, mou et vicieux, dont la peau prend, sous notre ciel, d’affreuses couleurs blettes, vert-de-grisées. Ces cas ne sont pas assez fréquents pour que les démographes en tiennent compte, pas assez isolés pour faire retourner la tête des badauds. Mais ne signifient-ils pas que les doctrines égalitaires ont fait, chez nous, leur chemin dans les plus humbles cervelles au détriment du sentiment racial ? Il est regrettable qu’aucune disposition légale ne mette entrave à ces unions, dont on ne peut pas imaginer l’avenir sans pitié. Passe encore pour le temps où l’homme a son uniforme, ses galons. Mais ensuite ? La femme l’accompagnera-t-elle en Afrique, pour se trouver vis-à-vis des autres blancs dans la plus humiliante condition ? Soit ici, soit à la colonie, les enfants risquent d’être le plus souvent des déclassés. Leur situation sera de toutes façons bien inférieure à celle des métis nés d’un père français qui a pu les reconnaître, les guider, les établir.

       Je ne trouve pas si ridicule que la seule idée d’un noir, maître et seigneur d’une femme blanche, soit devenue une phobie chez les Américains, car elle est vraiment contre nature. Nous n’aurions pas connu ces tristes mariages sans le stationnement en France des contingents indigènes, dont ce n’est pas le seul inconvénient. Demandons l’avis des officiers coloniaux. Ils diront tous qu’après quelques mois de service en France, en dépit de toutes les précautions, un impeccable bataillon sénégalais n’a plus les mêmes qualités militaires, que l’ancien soldat noir revenu de la métropole devient neuf fois sur dix un insupportable vaurien. On n’ignore pas que ces troupes indigènes ont été appelées chez nous pour suppléer à la faiblesse de nos contingents. Mais dans ce cas, c’est la loi d’un an, une fois de plus, qui a tous les torts.

 



Lucien Rebatet, Les Etrangers en France, Editions de La Reconquête, 152 pages (28 euros + 10 euros de port courrier avion AR aux Editions de la Reconquête ou dans les librairies diffusant l'ouvrage : Primatice (10 rue Primatice, 75013 Paris - 01.42.17.00.48, primatice@wanadoo.fr ; Librairie France Livres (21 rue Monge, 75005 PARIS - 01.43.25.36.67, librairiedupetitpont@free.fr ; Librairie Dobree (14 rue Voltaire, 44000 Nantes - 02.40.69.84.84 - info@librairiedobree.com).
Les Editions de la Reconquête sont dirigée par Philippe Régniez qui participe à la rédaction de Club Acacia.

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