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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 08:14

Voici la première partie du chapitre consacré à José Antonio Primo de Rivera dans le livre de référence de Jacques Ploncard d'Assac, Doctrines du nationalisme.




 

Nous voulons un Paradis difficile, dressé, implacable. Un Paradis où l'on ne se repose jamais, et qui ait dans l'embrasure des portes des anges avec des épées.

 

José Antonio, 19 mai 1935.



 

 

 

1

 

      José Antonio Primo de Rivera a dominé de très haut le groupe des novateurs de la Révolution nationale espagnole. La Providence lui a fait la grâce de mourir jeune, martyr de ses idées. Il n'est pas un de ceux qui ont connu le fondateur de la Falange qui puisse l'imaginer grisonnant et une ardeur éteinte dans le regard. José Antonio, c'est d'abord une idée incarnée dans une jeunesse . Il s'est en quelque sorte dépersonnalisé. Il est resté de lui « ce nom d'empe­reur romain » gravé sur la dalle nue de sa tombe à l'Escorial et un millier de pages de doctrine et de combat.

      C'est assez pour enflammer les imaginations, émouvoir les cœurs et conquérir les esprits, indéfiniment.

 

      Vers 1920, fils aîné d'un officier général, Grand d'Espagne, étu­diant en droit, doué d'une prestance personnelle incontestable, possédant une tête « extrêmement ordonnée, dans laquelle toute chose tombait couverte ou incluse dans un système » (1), il doit normalement devenir un grand magistrat ou un maître du barreau. Sa vie paraît admirablement tracée et pourtant l'aventure est à deux pas qui entraînera le père et le fils dans une même tourmente en deux phases.

      On connaît l'histoire : le général appelé le 13 septembre 1923 par le roi Alphonse XIII qui lui confie la dictature, comme venait de le faire Victor-Emmanuel III d'Italie avec Mussolini. Ainsi les dynasties fatiguées cherchent des tribuns ou des soldats pour étayer les trônes menacés. Mais bientôt elles s'effraient de leur audace, écartent le bras qui les soutenait et s'effondrent sans gloire.

      Le 13 septembre 1923, au soir, José Antonio, soldat aux dragons de Santiago, à Barcelone, fait cadeau à ses camarades d'une guitare pour qu'ils puissent chanter allégrement « les espérances de la Patrie renaissante » (2).

      Le 22 janvier 1930, abandonné par le Roi, le général-dictateur part pour l'exil, victime de son libéralisme, sans avoir jamais songé à s'attaquer aux causes profondes du mal espagnol. Deux mois après, il meurt à Paris, rue du Bac, dans un modeste hôtel.


« Cet homme qui, s'il était fort comme un grand soldat, était sensible comme un enfant... un matin, à Paris, avec les journaux d'Espagne à la main, inclina la tête... et nous quitta pour toujours. » (3)

 

 

      C'est une des caractéristiques de la mentalité démocratique que de chercher à salir et à rabaisser ses adversaires. On dirait qu'elle a profondément assimilé l'horrible conseil de Voltaire : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. »

      Et la calomnie s'abat sur la mémoire du général, sur son œuvre, sur ses anciens collaborateurs.

      Sans le savoir, par sa haine imbécile, la démocratie marquait le point exact de sa chute. Si José Antonio n'avait pas eu à défendre la mémoire de son père, il ne se fût point certainement lancé dans la politique et le cours des choses eût été autre.

      Ses frères et lui commencèrent par distribuer des paires de gifles aux calomniateurs qu'il leur arrivait de rencontrer ; ce n'est qu'en 1931, après la chute d'Alphonse XIII que José Antonio décide de poser sa candidature aux Cortès (A). Encore limite-t-il son ambition à relever les attaques de la République triomphante contre l'œuvre de son père.


« Je ne me présente pas aux élections, dira-t-il dans l'A.B.C. (B), par goût de la politique qui m'attire de moins en moins. Parce qu'elle ne m'attirai pas, j'ai passé les six ans de la dictature sans me montrer dans un ministère, sans agir en public d'aucune façon. Dieu sait que ma vocation est au milieu de mes livres ; me séparer d'eux pour me lancer dans le vertige violent de la politique me cause une véritable douleur. Mais je serais lâche et insensible si je dormais tranquille tandis qu'aux Cortès, devant le peuple, on continue à lancer des accu­sations contre la mémoire sacrée de mon père. »


      C'est le même homme qui, quatre ans plus tard, me dira dans son salon de la calle Serrano : « Monsieur, la Falange, c'est une Révo­lution ! » (4)

      Que s'est-il donc passé ?

      José Antonio, telle qu'il la conçoit, avec l'application qu'il mettait en tout, a reconnu que la politique était une chose sérieuse. L'amour filial peut arracher de beaux cris d'indignation, mais l'Espagne n'a pas besoin de discours, l'Espagne a besoin de quelqu'un qui vienne lui dire la cause de ses maux et lui indique le remède.

      L'Europe vit d'ailleurs un prodigieux moment d'activité poli­tique. Voilà dix ans que Mussolini forge dans la réalité quotidienne la doctrine fasciste, et ses œuvres, qu'on réunit en volume, cons­tituent le premier livre doctrinal du fascisme. Le Mein Kampf d'Hitler commence à courir le monde. Rosenberg, Farinacci, Mala­parte et, à gauche, Lénine, Trotsky apportent de nouvelles théories de l'État et une commune critique de la démocratie libérale.

      Tous ces ouvrages sont sur la table de travail de José Antonio comme, à la même époque, ils furent sur la table de bien des jeunes gens un peu partout. José Antonio lit aussi les traditionalistes espagnols. Balmès, Donoso Cortès, Meneildez y Pelayo et Vasquez Molla.

      II étudie les théories politiques comme il étudierait un dossier.

      Parce qu'il a l'esprit prodigieusement clair, il écarte le sophisme d'instinct et, au fond, toute l'orientation politique de José Antonio va provenir de sa rencontre avec le grand sophiste du XVIIIe siècle; Jean-Jacques Rousseau. La racine, l'élément vital, essentiel, du falangismo, c'est,la critique « joséantonienne » de Rousseau. Enlevez tout le reste, laissez seulement cela. A partir de cette critique, vous reconstruirez tout l'édifice falangiste tel que José Antonio, en quatre ans, l'a construit.

 

 

      C'est le 29 octobre 1933 qu'il prononce le discours de fondation de la Falange au théâtre de la Comédie à Madrid et ses premières paroles sont celles-ci :


« Quand en mars 1762 un homme néfaste appelé Jean-Jacques Rousseau publia le Contrat social, la vérité politique cessa d'être une entité permanente. Auparavant, en d'autres époques plus profondes, les États qui étaient exécuteurs de missions historiques, avaient inscrit sur leurs fronts et aussi sur les astres, la justice et la vérité. Jean-­Jacques Rousseau vint nous dire que la justice et la vérité n'étaient pas des catégories permanentes de la raison, mais, à, chaque instant, des décisions de la volonté.

Jean-Jacques Rousseau supposait que l'ensemble des êtres vivants en un peuple ont une âme supérieure, d'une hiérarchie différente de chacune de nos âmes et que ce moi supérieur était doté d'une volonté infaillible, capable de définir, à chaque instant, le juste et l'injuste, le bien et le mal. Et comme cette volonté collective, cette volonté souveraine, s'exprime seulement par le moyen du suffrage – conception de la majorité qui triomphe sur celle de la minorité en devinant la volonté supérieure – il en résultait que le suffrage, cette farce de petits papiers jetés dans une urne de verre, avait la vertu de nous dire à chaque instant si Dieu existait ou non, si la vérité était la vérité ou n'était pas la vérité, si la Patrie devait demeurer ou s'il était préférable, à un moment donné, qu'elle se suicide. »



http://img125.imageshack.us/img125/8509/josantonio01zw4.jpg

     
L'État libéral a été le serviteur de·cette doctrine. Pour lui la seule chose qui importait c'était que les élections « aient commencé à huit heures et fini à quatre ». Il n'y avait plus qu'à respecter ce qui était sorti des urnes « comme si rien ne l'intéressait ».

      Ce système « est le plus ruineux système de destruction d'énergies ».

      Il entraîne « la perte de l'unité spirituelle des peuples » et engendre « l'esclavage économique ». Il promit la liberté aux travailleurs, mais laissa les riches libres d'offrir les conditions qui leur plaisaient et c'est ainsi, de la nécessité d'autodéfense de la classe ouvrière que naquit le socialisme et sa naissance « fut justifiée », car il fut une « réaction légitime contre l'esclavage libéral ». Il dérailla cependant pour trois raisons : parce qu'il adopta « l'interprétation matérialiste de la vie et de l' Histoire » ; parce qu'il agit dans un sentiment de « représailles » ; parce qu'il proclama le « dogme de la lutte des classes ». Né comme « une critique juste du libéralisme économique, il nous amena, par un autre chemin, les mêmes résultats que le libéralisme économique : la désagrégation, la haine, la séparation, l'oubli de tout lien de fraternité et de solidarité entre les hommes » (5).

      Tel est l'essentiel de la critique joséantonienne. Nous verrons comment il la développa, sans jamais s'écarter de sa répudiation essentielle du rousseauisme.

 

 

2

 

      Dans son discours du théâtre de la Comédie, José Antonio tire déjà les premières conclusions de sa répudiation du sophiste de Genève :


« Les Partis doivent disparaître. Personne n’est jamais né membred'un parti politique ; par contre, nous sommes nés membres d'une famille; nous sommes tous voisins dans une municipalité ; nous pei­nons tous dans l'exercice d'un travail. Or, si ce sont là nos unités naturelles, si la famille, la municipalité et la. corporation sont les cadres dans lesquels nous vivons, pourquoi aurions-nous besoin de l'instrument intermédiaire et pernicieux des partis qui, pour nous unir en des groupements artificiels, commencent par nous désunir dans nos réalités authentiques ? » (6)


      La Falange ne sera pas seulement « une manière de penser », mais « une manière d'être ». Elle aura conscience du « sens ascétique et militaire de la vie ». Elle marchera « allégrement, poétiquement » parce que « seuls les poètes ont entraîné les peuples ». Mais les falan­gistas seront des poètes rudes, ils utiliseront la dialectique « comme premier instrument de communication », mais ils auront toujours présent à l'esprit qu'il n'y a « pas d'autre dialectique possible que celle des poings et des pistolets quand on s'attaque à la justice ou à la Patrie ».

      Et ce discours qui était un discours de candidature aux Cortès finit par cette phrase ironique : « Je crois que je suis candidat, oui, mais je le suis sans foi ni respect. » C'est que la place des falangistas est « à l'air libre, dans la nuit claire, l'arme au bras, avec au-dessus d'eux les étoiles », en train d'attendre l'aube nouvelle.

 

      La plus grande partie de l'œuvre de José Antonio Primo de Rivera est composée de discours. Ce qui caractérise son style, c'est un mé­lange d'extrême rigueur, de raisonnement et de poésie. On part en pleine dialectique et on monte dans les étoiles, on rencontre des archanges. L'imagination reçoit autant que la raison. Il n'y a aucun apprêt dans cette manière de s'exprimer. En Espagne, la poésie est un moyen d'expression presque aussi habituel que la prose et – oserai-je le dire ? – peut-être plus accessible que le raisonnement.

      Donc, le 29 octobre 1933, José Antonio Primo de Rivera s'est adressé à l'Espagne. Mais qu'est-ce que l'Espagne ?

 

      Un des apports, peut-être le plus important, de José Antonio au grand mouvement d'idées de cette première moitié du XXe siècle, c'est sa définition de l'idée de Patrie.

      Qu'est-ce donc que la Nation pour José Antonio ?

      Ce n'est pas seulement « l'attraction de la terre où nous sommes nés », ni « l'émotion directe et sentimentale que nous sentons à l'ap­proche de notre terroir », mais, dit-il une première fois aux Cortès, en 1934, « une unité dans l'universel » (7). Il complètera plus tard sa pensée sous cette forme définitive : « Une unité de destin dans l'uni­versel » (8).

 

      Si José Antonio a tellement insisté sur la définition de la Nation, c'est que c'était, en Espagne, à ce moment-là, une notion contro­versée.


« Aucun air ne nous paraît si pur que celui de notre terre, écrit-il dans une très belle page, aucune motte de gazon plus tendre que la sienne ; aucune musique comparable à celle de ses ruisseaux... Mais ... n'y a-t-il pas dans cette succion de ta terre, une sensualité empoisonnée ? »

« Elle a quelque chose d'un fluide physique, quasi de qualité végé­tale, comme si de subtiles racines nous prenaient à la terre. C'est la sorte d'amour qui invite à se dissoudre, à s'amollir, à pleurer. Celui qui se dissout en mélancolie quand pleure la gaita (le hautbois).

« Amour qui s'abrite et se replie chaque fois jusqu'à la plus secrète intimité de la région à la vallée natale ; de la vallée à l'étang où se reflète la maison ancestrale ; de l'étang à la maison ; de la maison au recoin des souvenirs...

« Tout cela est très doux, comme un vin doux. Mais il s'y cache, comme dans le vin, douce ivresse et indolence. Pouvons-nous appeler patriotisme une telle manière d'aimer ? Si le patriotisme était cette tendance affective, il ne serait pas le meilleur des amours humains. Les hommes le céderaient en patriotisme aux plantes qui le dépassent en attachement à la terre. »

Le Patriotisme doit se fixer « non dans le sensible, mais dans l'in­tellectuel », car « ce qui est sensuel dure peu ». « Ainsi, nous ne voyons pas dans la patrie le ruisseau et le gazon, la chanson et la gaita ; nous y voyons un destin, une entreprise. La patrie est ce qui, dans le monde, configure une entreprise collective. Sans entreprise, il n'y a pas de patrie ; sans la présence de la foi en un destin commun, tout se dissout en provinces natales, en saveurs et couleurs locales ». (9)

 

      Aucun doute ne reste permis. Le nationalisme que José Antonio condamne, c'est le régionalisme à tendances séparatistes, le « coin aux souvenirs » qui s'hypertrophie au détriment de la nation vraie qui est la terre et les hommes qui ont eu et ont un destin commun.

      C'est qu'il faut les trois éléments pour constituer une nation.

      Elle n’est pas « une réalité géographique, ni ethnique, ni linguis­tique ; elle est essentiellement une unité historique. Un agrégat d'hommes sur un morceau de terre n'est une nation que si elle l'est en fonction de l'universalité, si elle accomplit un destin propre dans l'Histoire ; un destin qui n'est pas celui des autres. Ce sont toujours les autres qui nous disent que nous sommes un. Dans la coexistence des hommes, je suis celui qui n'est aucun des autres. Dans la coexistence universelle, chaque nation est ce que ne sont pas les autres. C'est pourquoi les nations se déterminent de l'extérieur, on les reconnaît par les contours dans lesquels elles accomplissent un destin universel, personnel, différent ». (10)

      Et José Antonio avertit les séparatistes que s'ils se détachent de l'entité Espagne, ils ne seront pas des nations pour autant, mais « des peuples sans destin dans l'Histoire » (11).

      Il croit profondément que « la vie de tous les peuples est une lutte tragique entre le spontané et l'historique ». Vienne l'époque de la déca­dence du « sens de la mission universelle », et voilà les séparatismes qui refleurissent ; « les gens reviennent à leur sol, à leur terre, à leur musique, à leur patois », et c'en est fini de l’« Espagne des grandes époques » (12).

      L'unité de l'Espagne allait peut-être se rompre à l'époque de José Antonio. Et cette menace remettait en cause la notion même de l'Espagne. Était-elle une association de provinces, répudiable avec ou sans préavis ? Ou constituait-elle un fait historique irrévocable ?

      « L'Espagne est irrévocable », répond José Antonio. On pourra discuter au sujet de choses secondaires, mais « sur l'essence même de l'Espagne il n'y a rien à décider ». Pourquoi ? Mais « parce que l'Espagne n'est pas à nous ». « Les nations ne sont pas des contrats répudiables par la volonté de ceux qui les ont conclus : elles sont des fondations avec une substantialité. propre et ne dépendent ni de la volonté de quelques-uns, ni de beaucoup ». (13).

 

 

3

 

      José-Antonio Primo de Rivera n’a pas écrit de livre. Il a parlé, il a plaidé, mais le seul essai qu’il ait composé, c’est précisément un Essai sur le nationalisme. C’est dire l’importance qu’il attachait à la définition de l'idée nationale. Or, dès les premières pages, avec qui le trouvons-nous aux prises ? Avec Jean-Jacques Rousseau. Il montre comment « la thèse romantique des nationalités » est née de « la foi en la bonté naturelle de l'homme » prêchée par Rousseau : « De même que la société était une chaîne d'individus libres et bons, les architectures historiques étaient l'oppression des peuples spontanés et libres. Il importait donc de libérer les peuples comme les individus. »

      Or, le danger de cette thèse romantique était de conduire à la « déqualification », c'est-à-dire « à la suppression de tout ce qui avait été ajouté par l'effort (Droit et Histoire) aux entités primaires, indi­vidu et peuple. Le Droit avait transformé l'individu en personne ; l’Histoire avait transformé le peuple en polis, en régime d’État ».

      De même que « la véritable unité juridique est la personne, c'est-­à-dire l'individu considéré non dans sa qualité vitale, mais comme porteur actif ou passif des relations sociales que le Droit règle », de même « le peuple dans sa forme spontanée n'est rien d'autre que le substratum de la société politique. Il convient déjà d'user pour se comprendre du mot nation qui veut dire justement : la société politique capable de trouver dans l'État sa machine opérante. » Et l'Essai rejette les nationalismes qui ont conçu la nation « sans référence à un pro­cessus historique » comme déterminée par le seul «« spontané » et José Antonio revient à son image de la « sensualité » d’une telle concep­tion. Il y voit « un appel sensuel, qui se perçoit jusque dans l'odeur du sol : un courant physique, primitif, et éblouissant, semblable à l'ivresse et à la plénitude des plantes à l'époque de la fécondation ».

      Il s'interroge alors : « Comment donc revivifier le patriotisme dans les grandes unités hétérogènes ? »

      Il revient à la différence qu'il a soulignée entre individu et per­sonne. De même, écrit-il, que la personne est l'individu considéré en fonction de société, la nation est le peuple considéré en fonction d'universalité.

« La personne – et nous arrivons au centre même de la conception joséantonienne de la Nation – n’existe pas en tant que blonde ou brune, grande ou petite, parlant cette langue ou telle autre, mais en tant que porteuse de telles ou telles relations sociales déterminées. On n'est personne que dans la mesure où l'on est autre ; c'est-à-dire : un en face des autres, possible créancier du débiteur vis-à-vis des autres, titulaire de positions qui ne sont pas celles des autres. La per­sonnalité ne se détermine donc pas du dedans, mais du dehors comme porteuse de relations. De la même manière, un peuple n'est pas une nation par aucune sorte de justifications physiques, couleurs ou particularités locales, mais pour être autre dans l'universel ; c'est-à-dire pour posséder un destin qui n'est pas celui des autres nations. Ainsi, tout peuple, ou tout agrégat de peuples, n'est pas une nation, mais seulement ceux qui accomplissent un destin historique différencié dans l'universel. Il est donc superflu de savoir si une nation correspond à une unité géographique, raciale ou linguistique ; l'important est d'établir s'il existe pour elle, dans l'universel, une unité de destin historique. »

      Et il se réfère à l'Histoire : les « temps classiques » ont parfaitement eu conscience de cela, c'est pourquoi ils emploient, de préférence à « patrie » ou « nation », les expressions « Empire » ou « service du roi », « c'est-à-dire des expressions allusives à l'instrument historique ». Le mot « Espagne » est « par lui-même l'énoncé d'une entreprise ».

 

 

      L'Essai arrive maintenant à sa conclusion. C'est l'exposé de la lutte entre « le spontané et le difficile », et il conseille de « donner pour support au patriotisme non l'affectif, mais l'intellectuel » et de faire du patriotisme « une vérité aussi indiscutable que les vérités mathématiques ». L’Essai s'achève sur ces mots : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, mais l'intelligence a aussi sa manière d'aimer comme parfois ne sait pas le faire le cœur » (14).

      José Antonio d'ailleurs ne voit pas d'objection à la « diversité législative » suivant les provinces, mais il exige qu'elle soit « bien assise sur la base sans équivoque de la conscience de l'unité de destin » (15).

 

 

      De cette conception de la nation comme un peuple et un destin vont sortir des conséquences importantes pour la conception de l’État. Structure de la Nation, il ne saurait être considéré comme « l'exécuteur de la simple volonté populaire », mais comme celui du « destin du peuple » (16).

      Ce « destin du peuple », c'est « l'idéal héréditaire » dont parlait Barrès (17). Une nation qui en a perdu le sens, cesse de persévérer dans son « existence propre ». Ce destin, cet idéal sont donc au-dessus de la volonté des individus composant la nation à un moment déterminé de son histoire et c'est en référence à ce destin et à cet idéal que doit s'ordonner l'État.

      Cette notion, il se peut que la nation l'ait perdue ou qu'elle se soit plus ou moins obscurcie. L'important, c'est qu'elle ait « subsisté dans un certain nombre de cerveaux » (18). Ce sont eux, alors, qui représentent vraiment la nation à ces moments d'éclipse du sens national.

      C'est que l'homme a reçu sa nation – donc sa tâche, sa mission – dès l'instant de sa naissance. Il l'a reçue comme « un héritage et une grâce de la nature et de Dieu » (19). « Dieu nous a fait fils d'un certain peuple » (20) comme il nous a donné des grâces en plus ou moins grandi nombre que nous devons utiliser pour l'accomplissement de notre destin éternel et dans l'économie générale de ce monde.

      D'où l'extrême importance de l'État, car c'est lui qui, agissant dans l'Histoire, est le réalisateur du destin du peuple. On pourrait dire avec Gentile ( 21) que c'est lui qui fait la nationalité dans le sens où la vie étant lutte, le simple maintien de la nation consiste à la « faire » chaque jour contre tout ce qui tend à la défaire.

      C’est, en définitive, une longue nécessité historique réalisée par l'État qui crée la nation et détermine sa mission. Il s'agit d'un grand dessein conçu par une dynastie rassembleuse de peuples qui ont fini par former une nation. C'est-à-dire une pensée et une réali­sation historique en action. Aussi les nations ne se maintiennent-­elles que tant qu'elles maintiennent les principes qui les ont fait naître.

      Quant au substratum racial de la Nation, il se produit généralement ceci : que le rassemblement de peuples opéré par une dynastie aboutit à créer une ethnie et qu'ainsi l'ethnos qui n'était pas la raison de l'existence de la nation, devient un puissant argument pour sa conservation. Mais la conception raciste de la nation aboutit en fait à une congélation de l'Histoire à un moment donné de l'évolution politico-historique des États.

 

 

4

 

      Ainsi envisagée, la Nation ne saurait se contenter d'un État représentatif. Il lui faut un État-guide.

      L'opposition Peuple-État est d'ailleurs fictive selon la conception phalangiste : « Un peuple complet est toujours un peuple et son chef » (22). Et selon la très belle image de Luis de Arrese, « quand dans l'Histoire coïncident un peuple et un héros capable de le comprendre et de le féconder, ils se cherchent – parfois, comme en Espagne, à travers le sang – et finissent toujours par se rencontrer et s'étreindre » (23).

      Le peuple est un merveilleux instrument de sa propre grandeur, mais José Antonio estime que « l'idée ne peut surgir du peuple », car « le système, c'est l'homme ». C'est là, estime-t-il, « une des pro­fondes vérités humaines que le Fascisme a remis en valeur : Le XIXe siècle a passé son temps à imaginer des machines à bien gou­verner. Autant se proposer de fabriquer des machines à penser ou à aimer. Rien d'authentique, d'éternel, de difficile comme gouverner, n'a pu se faire à la machine ; toujours il a fallu avoir recours en der­nière analyse à celui qui, depuis l'origine du monde, est l'unique appareil capable de diriger les hommes : l'homme. C'est-à-dire le Chef. Le Héros. » (24).

 

 

      La notion de chef est essentielle dans la doctrine de José Antonio.

      Un peuple ne saurait s'en passer. « Le Chef ne doit pas obéir au peuple, il doit le servir, ce qui est différent ; le servir, c'est ordonner l'exercice du commandement pour le bien du peuple... même si le peuple méconnaissait quel est son bien, c'est-à-dire se sentir d'accord avec le destin historique du peuple, même s'il diffère de ce que la masse désire » (26).

      José Antonio a achevé la courbe de son raisonnement antirous­seauiste. L'addition – d'ailleurs truquée – des volontés indivi­duelles ne constitue pas le destin d'un peuple. Il est au-delà de ces vues individuelles, fragmentaires, impressionnées par l'intérêt individuel immédiat ou l'image qu'elles s'en font. Le destin du peuple préexiste à l'individu et lui survit. Le Chef doit en être l'interprète et l'exécuteur. Il n'est pas plus indépendant d'ailleurs vis-à-vis du destin du peuple que l'individu lui-même, c'est pourquoi José Antonio se refuse à « diviniser l'État ». Au contraire, il lui assigne le rôle « d'instrument au service d'une mission historique d'unité » (28).


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      Définie la Nation, défini l'État, reste à définir la révolution qui rétablira la Nation et l'État dans leurs normes traditionnelles.

      José Antonio est un révolutionnaire. J'entends : ce n'est pas un réformiste, il ne croit ni à la lente conquête du pays par la propa­gande électorale, ni aux alliances politiques. Quand les « démocrates-chrétiens » de Gil Roblès ont remporté la victoire électorale de 1933, José Antonio l'a appelée « la victoire sans ailes ». Elle fut, dit-il, « la fille de la peur ». Les partis ne se sont groupés que par peur de l'ennemi commun, « ils n'ont pas vu que face à une foi attaquante, il faut opposer une autre foi combattante et active et non un dessein inerte de résistance » (27).

      Les événements devait lui donner totalement raison et les exemples historiques sont nombreux de ces « victoires sans ailes ».

      Mais une difficulté se présente pour le révolutionnaire, c'est que « la masse d'un peuple qui a besoin d'une révolution, ne peut faire la révolution ». On ne peut éviter l'objection et José Antonio, loin de l'éluder, pose parfaitement le problème : « A la fin d'une période historique stérile, quand un peuple, par sa faute ou celle d'autrui, a laissé rouiller tous les grands ressorts, comment va-t-il mener par lui-même l'immense tâche de se régénérer ? »

 

« Pour être féconde, une révolution exige la conscience claire d'une règle nouvelle et une volonté résolue pour l'appliquer, mais cette capa­cité de voir et d'appliquer la règle est justement le signe de la per­fection. Un peuple effondré est incapable de percevoir et d'appliquer la règle : son désastre réside justement là. Avoir les ressorts nécessaires pour mener à bien une révolution féconde est le signe inéquivoque que la révolution n'est pas nécessaire. Et, au contraire, avoir besoin de la révolution, c'est manquer de la clarté et de l'élan nécessaires pour l'aimer et la réaliser. En un mot, les peuples ne peuvent se sauver en masse eux-mêmes parce que le fait d'être apte à réaliser le sauvetage est la preuve qu'on est sauf. Pascal imaginait que le Christ lui disait : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. » Le génie des révolutions pourrait dire la même chose aux peuples » (28).

 

      D'où il résulte que dans les moments prérévolutionnaires, jamais le peuple n'a paru si bas, si désespéré, si enclin au suicide comme s'il trouvait dans son propre effondrement une réponse apaisante à l'insoluble dilemme. Il est évident que dans un tel état moral, « la masse ne peut deviner sa forme future ni l'aimer d'avance ». « désespoir de la multitude » peut tout au plus renverser ce qui existe et ouvrir le chemin de l'état prérévolutionnaire au révolutionnaire. C'est-à-dire, offrir une occasion. « Si en cette occasion n'apparaît pas l’homme, la révolution est perdue » (29).

 

 

      Quand on étudie les grands mouvements révolutionnaires de l'Histoire, on mesure toute la profondeur de cette analyse de José Antonio. L'effondrement de l'empire russe ne· se produisit que le jour où se rencontrèrent l'occasion et l'homme. Vingt autres occasions s'étaient présentées depuis 1905. La rencontre ne s'était pas produite avec l'homme. César Borgia, le « Prince » de Machiavel, fut au contraire, lui, l'exemple de l'homme à la recherche des circonstances et qui les manqua toutes.

      Cette liaison entre la politique et lei facteur « temps » a très vive­ment frappé José Antonio. « La politique, dit-il, est une partie avec le temps dans laquelle il n'est pas permis de retarder le jeu. En poli­tique, il est obligatoire d'arriver à l'heure juste. Le binôme de Newton représenterait la même chose pour les mathématiques s'il avait été formulé dix siècles plus tôt ou un siècle plus tard. Par contre, les eaux du Rubicon devaient mouiller les sabots du cheval de César à une minute exacte de l'Histoire » (30).

 

 


 

 

1. Serrano Surrer in Felipe Ximenez de Sandoval, José Antonio, p. 36.
2. Op. cit. p. 51.
3. José Antonio Primo de Rivera, Textos de doctrina politica, p. 36.
(A) La chambre des Députés en Espagne.
(B) Quotidien espagnol de droite.
4. Sandoval, op. cit., p. 101.
5. José Antonio, op. cit., p. 61 à 66.

6. Ibid., p. 66.
7.  Ibid., p. 110.
8.  Ibid., p. 789.

9. Ibid., p. 111.
10. Ibid., p. 99.
11. Ibid., p. 100.
12. Ibid., p. 190.
13. Ibid., p. 282.
14. Revue J.O.N.S., 16 avril 1934.
15.José Antonio, op. cit.,  p. 380
16. José Luis de Arrese, Escritos y discursos, p. 221.
17. Maurice Barrès, L'Appel au soldat, t. II, p. 146.
18. Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme, p. 120.
19. Pierre Boutang, Aspects de la France, 3 avril 1954.
20. Pierre Debray, Aspect de la France, 24 décembre 1954.

21. Giovani Gentile, Struittura delle Societa, p. 57.
22. Luis de Arrese, op. cit., p. 64.
23. Ibid.
24. José Antonio, préface à l'édition espagnole d'Il Fascismo de Benito Mussolini.
25. José Antonio, Textos de Doctrina politica, p. 659.
26. Ibid. p. 105.
27. Ibid. p. 840.

28. Ibid. p. 657.
29. Ibid. p. 666.
30. Ibid. p.743.

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Published by Alexandre Janois - dans Doctrines politiques
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