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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 16:16

Pour conclure notre hommage à Saint-Loup, à l'occasion du 20e anniversaire de sa disparition, le 16 décembre 1990, nous diffusons ce texte extrait des Volontaires. Après bien des périples, la LVF effectue son dernier voyage vers l'arrière, avant dissolution et le versement de ses membres dans la Brigade SS Charlemagne.



      Les Français creusent des tranchées, édifient des blockhaus en attendant l'ennemi. Le russe tarde. L'appétit vient. Un légionnaire ne meurt pas volontiers le ventre vide ! Le sergent Rabat entreprend de « zabraliser » une demi-douzaine d'oies, fait préparer une lessiveuse de pommes de terre frites. Ciel bleu. Calme absolu. Les abeilles chantent la gloire d'un beau jour d'été. Les Polonais ont adopté les Français avec une sorte de tendresse et deux filles jeunes, appétissantes, aident à la cuisine. Elles rient. Elles coquettent. Elles n'ont aucune idée du drame qui mûrit autour d'elles. Jamais ces paysans n'ont vécu une attaque de village par les Russes. Ils n'imaginent pas que cette paix des formes vivantes – isbas bien closes, basses-cours affairées, seigles mûrissants, chants des jeunes filles – puisse basculer en quelques minutes dans l'apocalypse annoncée par les chars de combat... Graou !... Graou !... Graou !... le ronflement des incendies, hurlement des femmes éventrées, prière des captifs promis au coup de pistolet dans la nuque, pour se résorber, finalement, dans un silence de mort !

 

      La plus jeune des filles se laisse agréablement caresser tandis que la sœur aînée découvre avec enthousiasme l'amour à la française. Le sergent Rabat entraîne la benjamine dans une chambre. Elle n'a guère plus de quinze ans et se refuse. Rabat, magnanime, n'insiste pas et revient surveiller sa lessiveuse de pommes de terre frites, laissant aux mains de la belle cigarettes et bonbons vitaminés. Il a tort car, une heure plus tard, exploitant peut-être l'effet à retardement des vitamines de la Wehrmacht, le légionnaire Rateau parvient à ses fins. La gamine, conquise, est prête à vivre et mourir avec les Français. Entretemps, la sœur aînée a tenté cinq expériences successives sans éprouver la moindre déception. La section Bollet n'arrivera pas à rompre avec ces amoureuses inépuisables et inépuisées lorsqu’à la tombée de la nuit le jeune capitaine allemand reviendra faire le point de la situation.

      Inutile d’attendre les Russes, ils sont déjà à Wotozyn, trente kilomètres au sud-ouest, et Krasne, quarante kilomètres au nord-est, s’apprêtant à couper la route de Molodetchno, ville qu’il s’agit d’atteindre coûte que coûte avant le lendemain à midi. C’est la guerre de partisans qui continue... Routes barrées. Embuscades. Mouvements secrets à l’abri des forêts désertes. Une guerre qu’on gagne avec ses jambes, son audace et beaucoup d’imagination !...




http://img12.imageshack.us/img12/812/tigrekz.jpg
Photo d'un char Tigre réalisée en juin 1943 par le Dr Paul Wolff,
en Russie (source : Archives fédérales allemandes)



      La section Bollet repart, chargée d’armes automatiques, avec ses deux « Tigres » apprivoisés, traînant dans son sillage ses filles amoureuses, ses paysans polonais ralliés depuis toujours à la cause napoléonienne. Elle reforme « le cirque » ! Un cirque à Bollet. A l’échelle d’une section ! Mais qui ressemble à un convoi de Mormons saisis par la débauche, aux hordes de Tamerlan ressuscitées.

      La situation n’autorise plus la moindre halte, le plus mince repos. Car, soudain, l’un des « Tigre » tombe en panne de coupleur électrique. Excellente forteresse, le « Tigre » n’est pas un grand routier. Il faut le saborder. Le survivant ne pouvant supporter toute la section, Bollet préfère lui rendre sa liberté et garder la sienne afin de poursuivre en groupe. Car à ce stade de la retraite, tout homme qui reste en arrière est perdu. Il faut atteindre Molodetchno. Soixante kilomètres en vingt-quatre heures !

 

      Le poids des armes brise les épaules. Le sable des pistes brûle les pieds ensanglantés. Les hommes ne portent plus de bottes ni de chaussettes. Ils vont pieds nus, en pantoufles, chaussettes-russes, « laptis » en écorce de bouleau. Ils avance quand même, hagards de fatigue. Les uns dorment sur pied, comme les chevaux. d’autres s’abattent, se relèvent, repartent, s’abattent pour repartir de nouveau. Marche ou crève, légionnaire ! Ils ont perdu leurs paysans et leurs filles amoureuses au cours de la nuit. Les destins de la France et de la Pologne se séparent ! D’ailleurs, ils ne peuvent rien accorder, maintenant à la pitié, à l’amitié, à l’amour.



      L’aube mûrit. C’est l’heure difficile entre toutes. La colonne de fantômes titube. Encore douze kilomètres pour atteindre la frontière lithuanienne. L'espoir qui brulait comme une petite fleur dans le cœur des hommes vacille et s'éteint. Ils veulent bien se battre, mais sur place ! Ils sont ivres de kilomètres et sentent monter, en eux, la nausée de ce décor de pins, sable, bruyères roses, coupé de loin en loin par les plaines de seigles abandonnés. Certains n'iront pas plus loin.

      La colère du lieutenant éclate en fanfare.

 

-Bande de traînards ! Bande de minables ! Vous n'allez pas vous dégonfler, maintenant ? Si on loupe le train à Molodetchno, c'est cent bornes de rabiot pour la gare suivante, au moins !

-Tant pis, gronde le légionnaire Rateau. Moi, je roupille et j'attends les Popov. Me feront pas un deuxième trou au cul, après tout ? Et puis même, j'm'en fous! Je roupille. J'en ai marre! Marre !

-Ah ! c'est comme ça! Eh bien! nous allons voir !

 

      Bollet fait stopper la colonne. Il ordonne quelques mouvements de pied ferme. Un peu de « drill »... A terre ! Debout ! A terre ! Rampez ! Un bond en avant ! Debout ! Pas gymnastique ! A terre ! Rampez ! Debout ! A terre ! Debout ! Garde à vous !

      Mécaniquement, les hommes exécutent les ordres, retrouvant tout de suite une sorte de conscience collective.

 

-Rassemblement! Colonne par trois! Pas cadencé! En avant... marche! crie Bollet.

 

      La section s'ébranle. Cadence fléchissante au début, mais qui se forme, s'affermit pour s'établir enfin à pleine puissance.

 

-A la bonne heure! constate l'intraitable lieutenant. Et qu'ça chante un peu dans le rang !

 

      Il attaque :

 

Malbrough s'en va-t-en guerre

Mironton, mironton, mirontaine...

 

      Les voix des hommes enchaînent, sans grande conviction. Mais au refrain qui souligne l'ironie de la situation, elles retrouvent leur élan...

 

Ah! il fallait pas, il fallait pas

Qu'on y aille.

Ah! il fallait pas, il fallait pas

Y aller...

 

 

-Quelle rigolade ! dit le sergent Rabat.

 

 

*

**

 

      Quand de Fenouillac et ses hommes débarquent en gare de Greifenberg, ils restent à la foi éblouis et intimidés. Ils se mettraient en marche vers la ville, les bras tendus, en aveugles promis à des paradis de lumière retrouvée, comme les premiers volontaires découvrant Varsovie, en sortant de l’enfer noir et gris de Djukovo, n’eussent été le poids et la complexité agressive des armes qu’ils portent ! Le groupe de Fenouillac ramène en effet, comme tous les rescapés de la L.V.F., une masse d’armes individuelles, très supérieure à la dotation initiale. Chacun détient, au moins, une mitraillette, un fusil, trois pistolets ; un homme sur deux, un fusil-mitrailleur, tout matériel de prise russe ! Cette élection d’armes orientales, faites sur le terrain même, au détriment des armes allemandes, indique, à elle seule, les raisons majeures de la défaite.

 

      La ville ! Fleurs autour de la gare. Massifs de fleurs sur les places. Corbeilles de fleurs collées aux façades. Villas de bois ripolinées. Rideaux tirés derrière des vitres limpides. Tout est ordre et beauté. L’eau coule dans les caniveaux, sort des fontaines, fraîche et pure. Des diffuseurs font retomber sur les pelouses rases une pluie de gouttes inscrivant des arc-en-ciel dans leur filigrane. Ciel bleu. Soleil d’été...






Drapeau du 1er bataillon de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF)
(envers et endroit avec la devise Mont-Joye Saint Denys !) (Source : Archives fédérales allemandes)

 

 

      Dans les jardins de cette petite ville de Poméranie, les écureuils viennent manger dans la main des blessés. Rien, sauf les lentes allées et venues de ces convalescents, de ces mutilés, me rappelle la guerre à visage découvert. Les femmes allemandes lavent les façades des villas, à coups de faubert. d’autres partent pour le marché voisin, vêtues de robes, dont le tissu imprimé suggère le déploiement de parterres exotiques. Les infirmières danoises, hollandaises, flamandes qui les croisent, claires, nettes, dans leur uniforme bien repassé, sentent le savon, l’eau de cologne, l’éther des salles de chirurgie.

 

      Ici, pas d'enfants demi-nus et affamés : Pan, geben Brot ! Pan, geben Brot !... joues roses et tignasses blondes échafaudées sur des yeux de porcelaine bleue. Des mains potelées montent, à la manière des pistils de nénuphar, au-dessus de landaus poussés par de petites filles dont les nattes retombent dans le dos, mieux tressées que des cordes de chanvre. La génération suivante, maigre et musclée, passe en chantant :

 

Peuvent pleuvoir grenades et gravats...

 

      La « jeunesse hitlérienne » se dirige vers le terrain de sport, non pour y lancer le javelot, mais y pointer des fusils réformés depuis vingt ans et qui se montrent plus grands que les garçons qui les portent. Ils se préparent à la guerre, les gamins de quatorze ans !

      Mais ces gestes de la guerre n'arrivent pas à la suggérer dans sa réalité objective. Les blessés qui passent exhibent des pansements trop blancs, des prothèses trop étincelantes. Les discours du docteur Goebbels qui fleurissent sur les lèvres des diffuseurs de radio sont trop modérément pessimistes. On sent que les Allemands de l'arrière, malgré les privations, la présence, dans leur foyer, des photographies du fils, du père, du frère tombés sur le front de l'Est et qui, déjà, pâlissent, n'ont subi, jusqu'ici, que les contraintes accessoires de la guerre.

      Depuis 1941, le pouvoir maintient la population civile à l'abri du cordon sanitaire qui, de Petsamo à Constanza, la préserve des poux, du typhus, de la crasse russe et, surtout, de la vision des hommes remontant de l'enfer noir et gris qui vient d'engloutir la Wehrmacht.

 

      -De quoi ? On tourne un film de propagande par ici ? gronde Mariony, que le spectacle donné par la cité heureuse plonge dans un gouffre de stupéfaction.

      La L.V.F., débandée, ne tiendra pas son rôle dans le dernier acte ou, plus exactement, elle va nier, en bloc, toutes les péripéties de cette pièce périmée !

 

-Qu'est-ce qu'ils ont à nous reluquer comme ça, cette bande de cons ? s'étonne Rabat.

 

      Ce que les habitants de Greifenberg contemplent, avec un sentiment de panique et d'horreur, c'est le visage authentique de la guerre qui, pour la première fois, s’offre à eux sans maquillage. Ces hommes qui débarquent directement du front lancent un défi à l’ordre établi. Qu’un soldat de la Wehrmacht puisse défiler ainsi, sous leurs yeux, dans une rue de leur ville, un pied chaussé d’un brodequin et l’autre d’une botte, affublé d’une culotte russe et d’une veste d’officier allemand, coiffé d’une « chapka » frappée de l’étoile rouge, symbole de l’ennemi déteste, leur donne à réfléchir. Tout ce qui était n’est plus ! Ce qui faisait la force du Reich est mort. La guerre, trop longtemps contemplée à travers la victoire de leurs armes, leur apporte brusquement, à domicile, un nouveau message. Ils comprennent soudain que la catastrophe est à leur porte et que le bras séculier frappera peu de temps après l’arrivée des porteurs de mauvaises nouvelles.

      Le sang coagulé en plaques noires sur les visages, les pansements fabriqués avec des chiffons ramassés dans les ateliers d’étape, les joues mangées par la barbe, creusées par la faim, les bouches amères, les yeux fiévreux où danse encore le reflet des incendies contemplés, l’image des camarades morts, les paroles violentes, les discours injustes, les mots grossiers qui pleuvent à l’intention des civils et des « cochons d’étape », c’est ça, la guerre !

 

-Tu le vois, sur le pas de sa porte, ce sale Boche ! dit le sergent Rabat... Il nous aurait craché à la figure il y a quatre ans. Maintenant il fait une sale gueule. Il les a zéro. Il voudrait bien nous voir retourner au casse-pipe dans les vingt-quatre heures. Pour qu’on défense sa « Wurst », sa bière et sa pouffiasse, la salope ! Mais tintin ! Après nous, ce sont les Popovs !

 

      Les volontaires défilent, non en soldats, mais en bêtes sauvages qu’un incendie de brousse vient de chasser hors de leur habitat. Les exclamations se multiplient, en français, ce qui ne laisse pas d’ajouter à la confusion de tous ces civils, à l’écroulement de leurs certitudes.

 

 

http://img98.imageshack.us/img98/7517/kameradenhf3.jpg
Der Tod fürs Vaterland ist ewiger Verehrung wert
par  Georg Sluyterman von Langeweyde

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Published by Alexandre Janois - dans Histoire
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