Il y a quarante-quatre ans était fusillé au fort de Montrouge le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien Thiry. Fusillé pour avoir voulu demeurer dans la voie de l'honneur et de la fidélité.
Le tribunal d'exception de la République l'avait condamné une semaine plus tôt.
Voici quelques textes pour célèbrer sa mémoire.
"Bastien-Thiry" par Antoine Blondin.
Je suis contre la peine de mort, contre la peine des morts, celle qu’on leur inflige encore à travers les brimades imposées à leurs parents, à leurs amis, à leurs fidèles, lorsqu’ils vont, trébuchant à travers les détritus du charnier de Thiais pour y retrouver le corps des suppliciés et leur donner une sépulture décente. On joue beaucoup trop Antigone dans ce pays.
Cependant le sacrifice du colonel Bastien-Thiry – car il s’agit bien d’un sacrifice dans le double sens d’offrande et d’holocauste – porte une signification précieuse et il faut oser dire qu’en un sens tragique l’affaire du Petit-Clamart a réussi. En tombant sous le feu d’une justice téléguidée, cet officier français, qui n’a fait en somme que tenir jusqu’au bout ses promesses, même celles de l’Autre, continue d’agir en révélateur : il nous confirme que le tournesol implanté à l’Elysée a définitivement viré au rouge. Ainsi, l’un des objectifs que se proposait le colonel Bastien-Thiry est atteint.
Les autres, qui nous sont désignés dans l’admirable déclaration qu’il fit lors de son procès, véritable discours de la méthode vibrant de luminosité et de chaleur françaises, tendaient à ouvrir les yeux de ce pays aveuglé et à rassembler cette nation désunie. La chose est en voie de se faire depuis l’aube même de sa mort.
Sans doute, l’indignation n’est-elle pas un sentiment bien positif, mais la minute d’unanimité est toujours bonne à prendre si elle regroupe :
Ceux qui pressentent qu’en Bastien-Thiry le président anéantissait son plus prochain, l’officier clair qu’il a cessé d’être, la sensibilité chrétienne qui l’a déserté, une image très gênante en vérité ;
Ceux qui estiment que, lorsqu’un chef d’Etat considère qu’une action de caractère politique comme une injure personnelle, le pouvoir du même nom n’est pas loin ;
Ceux qui n’aiment pas qu’on fusille pour l’exemple, mais s’aperçoivent que par là précisément la mort du colonel Bastien-Thiry est exemplaire ;
Ceux qui savent enfin qu’il est dans la fatalité de Caïn de tuer Abel et que l’Etat de fait ne peut faire grâce à l’état de grâce.
(Antoine Blondin, L’Esprit Public, avril 1963).
"Fort d’Ivry à la fraîche" par Jean de Brem (*)
Tu n’étais pas un baroudeur, mon colonel
Tu n’étais pas une figure légendaire
Ni un brillant stratège de la guérilla
Ni un seigneur du djebel.
Tu n’étais pas un fasciste
Ni un chouan pétri de traditions
Ni un automate sorti des camps viets
Ni un officier perdu d’orgueil.
Tu n’étais pas un para
Tu n’avais pas l’amour des combats impossibles
Ni le culte du Désespoir
Ni la vanité des soldats d’élite.
Tu n’étais pas un révolutionnaire
Tu ne voulais la place de personne
Tu n’étais pas amer
La haine ne couvait pas dans ton cœur
Ni le dégoût dans ton regard
Ni l’insulte dans ta bouche.
Non.
Tu n’étais qu’un homme paisible
Calme, honnête, responsable
Un chrétien réfléchi et pur
Un officier consciencieux
Un jeune savant, technicien appliqué
Qui menait la vie de tout le monde
Entre sa femme et ses filles…
Mais un jour,
Un jour a cessé la paix civile.
Car l’Orgueil est entré dans la Cité
Pour étrangler la Patrie au nom de la Patrie
Pour lacérer les drapeaux au son des fanfares
Pour décapiter l’armée qui était la Force de la Nation
Pour épurer la Fonction qui était l’Elite de la Nation
Pour soudoyer l’Eglise qui était la Conscience de la Nation
Pour tromper les masses qui étaient la Nation même
Pour appeler chaque défaite un triomphe
Chaque crime un miracle
Chaque lâcheté un fait d’armes
Pour appeler la Comédie Droiture
L’Impuissance, Fermeté
L’Abandon, Succès
La Haine, Modération
L’Indifférence, Lucidité
Et les Plébiscites Référendums…
Toi, on t’avait appris
Qu’une parole ne se reprend pas
Que la France est une et indivisible
Que la loi est la même pour tous
Que la télévision est à tout le monde
Et bien d’autres choses encore.
Tu as vu tous les grands
Tu as vu tous les responsables
Tu as vu tous les dignitaires
Protester mollement, d’abord
Et puis se taire bien vite
Dès qu’ils ont senti le bâton.
Et tu n’as pas compris qu’ils étaient lâches
Car tu ne t’étais jamais parjuré
Car tu n’avais jamais hésité ni menti
Ta vie était droite comme l’Horizon des mers
Et tu regardais le soleil en face.
Les généraux pouvaient empêcher la France de mourir
Et aussi les fonctionnaires
Et aussi les évêques
Et aussi les professeurs
Les députés
Les magistrats
Et aussi les grands bourgeois
Les financiers
Les journalistes.
Mais ils ont préféré la servitude
Ils ont vendu leur liberté trente talents
Ils ont acheté trente talents le droit
De survivre à leur Patrie
Pour continuer à ramper comme des vers
A grouiller comme des cloportes dans les ruines d’un monde en flammes.
Alors toi, mon colonel,
Un citoyen inconnu, un patriote inconnu
Tu as senti ton heure venue
Tu es devenu le glaive
Tu as frappé devant Dieu et les hommes.
On t’a traîné devant les juges
Pour une parodie de procès
Où des robots vêtus d’hermine,
Petits fonctionnaires des abattoirs
Choisis sur mesure par le prince
Au nom du peuple français,
Ont ri de tes paroles
Bouché leurs oreilles à tes explications
Et t’ont condamné de leur voix mécanique
A quitter la comédie humaine,
Tu les gênais, toi qui ne jouais pas
Tu les salissais, toi qui étais pur
Et ta voix nette et claire
Témoignage de l’Histoire Eternelle
Il fallait l’étouffer pour qu’on cessât de voir
Les fronts rouges et les âmes sales
Des courtisans chamarrés
Affolés par ton audace d’homme libre,
Adieu, Brutus.
Tu es mort, un chapelet tressé dans les doigts
Sans haine et sans colère comme un héros paisible
Il s’est trouvé des soldats pour t’abattre.
Ils t’ont couché dans l’herbe du fort
Et ils ont basculé ton corps dans une fosse
Sous la pluie fine de l’aurore
Ils ont joué aux dés ta tunique bleue d’aviateur
Déchiré ton ruban rouge
Et dispersé tes galons d’argent et d’or au vent de l’histoire.
Et ils ont cru, les déments
Que ta mémoire piétinée
Ton souvenir effacé par décret,
Se tairait à jamais la voix d’un homme,
Alors que ta mort tranquille
Nous rendait un dernier service…
Regarde-nous, mon colonel
Du haut du paradis des croyants
Situé à l’ombre des épées :
Regarde-nous.
Tu as maintenant dix-mille fidèles
Que ton martyre d’officier
A rendu à la lumière
Qui jurent devant Dieu
De faire éclater nos chaînes,
Et de révérer ton image,
Un jour au soleil d’été
Dans l’avenue qui portera ton nom
Des milliers d’hommes aux yeux fiers
Défileront d’un même pas
Guidés par les clairons de la postérité
Et d’un seul geste, au commandement,
Croiseront le regard de ton effigie
A jamais sanctifiée par les hommes.
Dors maintenant, mon colonel,
Tu es entré dans la paix…
Mais qu’ici-bas sur la terre
La malédiction demeure !
Que ton sang retombe sur les têtes
Des Pilates et des Judas
Qui poursuivent leurs vies d’insectes
Au prix d’un forfait si grand !
Et que nos larmes brûlantes
De douleur et de colère
Fassent jaillir, de la terre grasse d’Europe et d’Afrique,
La race nouvelle d’Occident…
Merci pour tout, mon colonel :
D’avoir vécu en Français
Et d’être mort en officier.
Car le moment est venu
Où après un tel exemple
Tu vas nous obliger à vaincre…
Jean de Brem.
(* Ce poème, écrit le jour de l'exécution de Jean-Marie Bastien Thiry, sera le dernier de Jean de Brem. L'officier parachutiste sera assassiné quelques jours plus tard par les barbouzes gaullistes, en plein Paris, alors que la guerre est - officiellement - terminée. Sans autre justification que la folie criminelle d'un dictateur tout puissant).
Biographie de Jean-Marie Bastien-Thiry.
Jean Bastien-Thiry est mort fusillé le lundi 11 mars 1963, à 6 h 39 du matin. Il avait trente-cinq ans. « Nous avons la chance de pouvoir réfléchir, d’avoir du temps devant nous », disait-il dans la prison de la Santé.
C’était un Lorrain né à Lunéville, le 10 octobre 1927. Il était l’aîné des trois enfants d’un premier mariage de son père, un officier d’artillerie. Hubert est son cadet. La plus jeune s’appelle Françoise.
Leur mère meurt à la naissance de Françoise. Jean avait alors trois ans. Son père se remarie. De ce second mariage, naissent un fils et trois filles.
Des sept enfants de M. Bastien-Thiry, Jean est le plus rare et le plus secret. Il sera polytechnicien, comme son père, il saura toujours ce qu’il veut, sans jamais faire supporter aux autres ce qu’il aura décidé pour lui-même. S’il est intransigeant vis-à-vis de lui, il ne l’est pas avec autrui. S’il a le sentiment de sa valeur, il a d’abord le sentiment de la liberté.
C’est un élève brillant, premier en mathématiques, premier en physique, premier en grec, premier en latin, premier en français, premier en histoire : il aime l’histoire. Il travaille facilement et régulièrement. Mais il ne fait jamais état de sa supériorité intellectuelle. Il n’a jamais un mot de reproche pour son frère Hubert, qui ne le quitte pas.
Ensemble, ils feront leurs premières études. A Metz, à Baccarat, puis à Lunéville. Jean obtient ses deux baccalauréats avec mention.
C’est l’année 1944, l’arrivée d’une nouvelle génération, qui refera ou défera une France où, à son tour, elle devra prendre ses responsabilités. Jean Bastien-Thiry, au nom de toute cette génération qui aura dix-huit ou vingt ans en 1945, prendra les responsabilités suprêmes. Seul. Sa solitude sera sa grandeur.
Ensemble, pendant les années de guerre et d’occupation, Jean et son frère Hubert ont été scouts de France. Cette vie les marque. Ils seront tous deux officiers. Et Jean, en 1944, fait partie des équipes secouristes de la Croix-Rouge. Une médaille le récompensera, à la libération de Lunéville. Plus tard, une autre décoration lui sera décernée pour services rendus à la France : la Légion d’Honneur. Il ne l’arrachera pas de sa poitrine, comme d’autres avant lui devant les tribunaux, lors de son jugement.
1945. La carrière est droite. La France va forger, puis tenir un ingénieur exceptionnel. Une année d’Hypotaupe à Nancy, deux années de Taupe à Sainte Geneviève, et, en 1947, Jean Bastien-Thiry est reçu à l’X. Il fera d’abord son service militaire : Draguignan, Poitiers, Idar Oberstein, en Allemagne. La carrière continue, droite : deux années de Polytechnique, 1948-1950, deux années à l’Ecole Supérieure de l’Aéronautique, 1950-1952.
En 1952, l’ingénieur militaire Bastien-Thiry part pour Colomb-Béchar: le désert et les mathématiques, et aussi la fraternité militaire. Il pilote. Il survole l’Algérie.
Il retournera souvent à Béchar. Il est aussi à Brétigny, au centre d’essais en vol, et au terrain de l’île du Levant Il met au point des engins que le monde nous enviera, particulièrement les célèbres SS 10 et SS 11. Mais il ne s’en vantera jamais. Ses proches n’apprendront qu’au procès, à travers les dépositions de ses camarades ingénieurs, que sa valeur scientifique était internationale. Il se rendra plusieurs fois à l’étranger, notamment en Amérique, accueilli dans le monde fermé des fusées et des engins téléguidés.
Alors, en lui, des tempêtes extérieures vont troubler ce monde parfait où les, flèches filent mathématiquement dans l’espace. Il se bat toujours pour ses engins, parce qu’il croit en eux et que, lorsqu’il croit en quelque chose, il va jusqu’au bout.
Quelque chose, cependant, est changé. Ses préoccupations majeures ne sont plus scientifiques. Le feu qui a éclaté au Maroc, qu’il connaît, et en Algérie, le brûle. Ce feu le consumera jusqu’à la fin.
C’était au Maroc qu’il avait fait la connaissance de Geneviève Lamirand ; chez des cousins. Il l’épouse en février 1955. Elle est, comme lui, d’un abord doux et paisible, souriant. Mais, comme lui, elle est en acier. Elle le montrera jusqu’à la fin, et après la fin.
Elle lui donne trois filles, Hélène en novembre 1955, Odile le 21 mars 1957, Agnès en 1960. Il les aime plus que tout, plus que tout jusqu’à la frontière secrète où Jean Bastien-Thiry n’appartient plus qu’à ses idées.
Le 8 janvier 1961, jour du référendum d’approbation de la politique gaulliste en Algérie, commence véritablement pour Jean Bastien-Thiry le chemin qui le conduira un an et demi plus tard sur la route du Petit-Clamart.
Avant, il se taira. Au ministère de l’Air, où il travaille, il ne parlera pas. Mais ses camarades se taisent lorsqu’ils sont en discussion politique et qu’il entre : on sait ce qu’il pense, s’il ne l’exprime pas.
Il reste le même, toujours calme et paisible, et toujours souriant, avant, pendant et après : entre le 22 août, jour de l’attentat, et le 11 septembre, jour de son arrestation.
Ce jour était un samedi. Mme Bastien-Thiry voulait aller faire son marché à Bourg-la-Reine. Jean garderait les enfants. Tôt le matin, il sort. Il n’est pas rasé, il n’a même pas mis de cravate. Il conduit simplement la voiture au garage, car il y a une petite réparation à faire et il revient tout de suite. Il n’est jamais revenu.
Pourquoi n’a-t-il pas gagné l’étranger ? Pourquoi n’est-il pas, par exemple, resté en Angleterre, alors qu’il se trouvait officiellement à Farnborough, entre l’attentat et l’arrestation ?
– C’est simple, a répondu Mme Bastien-Thiry, parce qu’il estimait que son devoir était de ne pas fuir.

Conclusion de la plaidoirie de Jean-Marie Bastien-Thiry lors de son procès.
Au terme de ce long exposé, je voudrais souligner que nous avons tenu à expliquer les circonstances et les raisons qui nous ont conduits à l’action ; nous avons dit pourquoi nous avons agi, et nous sommes prêts à dire comment nous avons agi. Mais les explications que nous avons données ne sont pas une justification car, ainsi que l’a dit avant nous le général Salan, nous n’avons pas à nous justifier, devant votre juridiction, d’avoir accompli l’un des devoirs les plus sacrés de l’homme, le devoir de défendre des populations victimes d’une politique barbare et insensée. Nous ne devons de comptes qu’à ces populations ; nous ne devons de comptes qu’au peuple français et à nos enfants. En faveur de ces populations, nous avons exercé le droit qui est au cœur de l’homme, le droit qui exprime sa volonté de vivre et de survivre, et qui est le droit de légitime défense.
Nous n’avons transgressé ni les lois morales ni les lois constitutionnelles, en agissant contre un homme qui s’est placé lui-même hors de toutes les lois: hors des lois morales, hors des lois constitutionnelles, hors des lois humaines. C’est pourquoi, si vous vous conformez aux lois de la République, vous devez nous reconnaître innocents. Car, avant de nous faire condamner, le pouvoir de fait devrait faire modifier, par le Parlement, l’un des points essentiels de la Constitution qui reconnaît à l’homme, en tant que droit fondamental et inaliénable, le droit de résistance à l’oppression. Le pouvoir de fait devrait, avant de nous condamner, faire voter par le Parlement une loi de lèse-majesté, ou de lèse-dictateur. Seule cette loi permettrait de condamner ceux qui ont agi contre le dictateur, en tant qu’il est le dictateur. Encore cette loi ne nous serait-elle pas applicable, en vertu de la non-rétroactivité des lois.
Pour nous, nous avons agi contre Charles de Gaulle en tant qu’il est un citoyen, justiciable, comme les autres citoyens français, des lois de la nation ; et en tant que ce citoyen est responsable d’innombrables morts et d’immenses souffrances ; en tant que ce citoyen est responsable chaque jour de nouveaux meurtres et de nouvelles souffrances ; et en tant que c’est notre droit, et que nous avons considéré que c’était notre devoir de défendre légitimement les victimes de ces meurtres et de ces souffrances.
Nous n’avons pas de sang sur les mains, mais nous sommes solidaires de ceux qui ont été amenés à verser le sang au cours d’une guerre civile qui a été imposée par les parjures et par la trahison du pouvoir de fait.
Nous sommes solidaires du lieutenant Degueldre qui a tenu son serment d’officier de se battre pour ne pas livrer l’Algérie au FLN, et qui est mort.
Nous sommes solidaires des généraux de Tulle, de ceux que les circonstances ont conduits à verser le sang, comme de ceux que les circonstances ont conduits à ne pas verser le sang, et que le pouvoir de fait a tenté récemment de séparer, à la suite d’une manœuvre de division, conforme à la ligne de conduite de ce pouvoir qui n’a fait que diviser et que détruire.
Nous sommes solidaires de tous ceux qui, dans les prisons, dans la clandestinité, à l’étranger ou en France, aux postes officiels ou dans les diverses couches de la population, constituent la Résistance française à l’abandon et à la dictature. La Résistance nationale française est une ; elle ne se laissera pas diviser ; elle sera debout tant que durera la dictature et tant que durera l’abandon.
Nous croyons avoir dit la vérité, après beaucoup d’autres hommes qui ont dit cette vérité avant nous en de nombreux discours et en d’innombrables écrits ; nous pensons que, tôt ou tard, cette vérité sera connue des Français et l’emportera sur l’imposture et sur les mensonges des hommes au pouvoir, sur les déclarations lénifiantes de beaucoup, et sur les silences complices de la radio d’Etat, de la télévision d’Etat et de certains organes de presse. Peut-être nos propos seront-ils déformés par la radio d’Etat, par la télévision d’Etat et par ces organes de presse, comme ont été déformés ceux que nous avons tenus au moment de notre arrestation ; on n’empêchera pas qu’ils reflètent l’expression de la vérité.
Malgré l’extraordinaire mauvaise foi des hommes au pouvoir, malgré leur extraordinaire cynisme, c’est une vérité qu’il y a eu, qu’il y a en France et en Algérie, des milliers de morts et de martyrs, qu’il y a des milliers de disparus et des centaines de milliers d’exilés, qu’il y a des camps de détention et de tortures, qu’il y a eu de nombreux viols et de nombreux massacres, qu’il y a des femmes françaises obligées de se prostituer dans les camps du FLN. C’est une vérité que le pouvoir de fait aurait pu épargner ou limiter toutes ces horreurs s’il l’avait voulu ; mais c’est une vérité qu’il ne l’a pas voulu. C’est aussi une vérité que ce pouvoir fait le jeu du communisme en divisant le monde libre.
C’est une vérité que l’homme contre lequel nous avons agi est, à tous moments, passible de la Haute Cour, et qu’il suffirait d’un minimum de clairvoyance et de courage de la part des parlementaires pour l’y traduire ; le dossier de ses forfaitures, de ses crimes et de ses trahisons existe, et des milliers d’hommes sont prêts à témoigner de la réalité de ces forfaitures, de ces crimes et de ces trahisons.
Nous avons exercé le droit de légitime défense contre un homme, au nom de ses victimes, au nom de nos concitoyens et au nom de nos enfants ; cet homme est ruisselant de sang français et il représente la honte actuelle de la France. Il n’est pas bon, il n’est pas moral, il n’est pas légal que cet homme reste longtemps à la tête de la France ; la morale, le droit et la raison humaine s’unissent pour le condamner. La vérité que nous avons dite, et que bien d’autres que nous ont dite avant nous, restera attachée au nom de cet homme, où qu’il aille et quoi qu’il fasse. Un jour cet homme rendra compte de ses crimes : devant Dieu, sinon devant les hommes.
Le pouvoir de fait a la possibilité de nous faire condamner ; mais il n’en a pas le droit. Les millions d’hommes et de femmes qui ont souffert dans leur chair, dans leur cœur et dans leurs biens, de la politique abominable et souverainement injuste qui a été menée, sont avec nous dans ce prétoire pour dire que nous n’avons fait que notre devoir de Français. Devant l’Histoire, devant nos concitoyens et devant nos enfants, nous proclamons notre innocence, car nous n’avons fait que mettre en pratique la grande et éternelle loi de solidarité entre les hommes.
Jean-Marie Bastien-Thiry
In memoriam, Jean-Marie Bastien-Thiry (1927-1963)
Requiescat in Pace
A lire également :
- La déclaration de Jean-Marie Bastien-Thiry : www.bastien-thiry.fr ;
- "A propos de Bastien-Thiry" sur le site Devoir de mémoire.
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