Il y a 105 ans, le 27 décembre 1901, les syndicalistes jaunes, ouvraient la première Bourse du travail indépendante, s'affirmant clairement sur la scène du syndicalisme français. Après d'intéressants succès durant les premières années, le syndicalisme anti-collectiviste sombra dès avant le déclenchement de la première Guerre Mondiale. C'est également l'histoire du rendez-vous manqué des nationalistes et du peuple ouvrier de France.
Pour aller plus loin, il est possible de consulter un ouvrage sur le site de la Biblithèque nationale de France :
Biétry Pierre, Les jaunes de France et la question ouvrière, Paris, P. Paclot, [1906] :
A noter deux études récentes consacrées à Pierre Biétry :
- Pineau Nicolas. Le syndicalisme des Jaunes et la pensée politique de Pierre Biétry : entre contre-révolution et fascisme, Toulouse 1, IEP, 2002.
- Christophe Maillard, "Pierre Biétry (1872-1918). Portrait d'un syndicaliste oublié à la Belle Epoque", Les cahiers d'histoire sociale, 2004, n°24 (automne-hiver), pages: 145-163.
Je proposerais prochainement ici une biographie de l'autre grande figure - bien oubliée celle-ci - du syndicalisme jaune, Paul Lanoir.
Voici un article de Jean-Jacques Mourreau, paru dans le magazine Enquête sur l'histoire, n°27 (juillet-août 1998), magazine auquel a succédé la toujours excellente NRH (Nouvelle revue d'histoire).
Un syndicalisme national. Les Jaunes contre les Rouges par Jean-Jacques Mourreau.
Dans le jargon syndical, leur nom demeure synonyme d’insulte, même si personne ou presque ne sait ce qu’ils furent. Ils voulaient la liberté du travail, l’organisation du droite de grève, l’accession à la propriété, l’entente cordiale entre l’ouvrier et le patron, la liberté d’association et d’enseignement, la décentralisation. Ils s’opposaient au collectivisme des Rouges…
Au terme d’une histoire édifiante dont il a achevé la rédaction le 10 juin 1936 à bord du Félix Dzerjinski, Aragon met en scène un “jaune” qui rallie des grévistes découragés. Trente ans plus tôt, un romancier aurait aussi bien pu imaginer l’inverse. Le mouvement des Jaunes est né “dans la tourmente des grandes grèves qui éclatent de 1898 à 1901, dans beaucoup de centres industriels importants”, écrit l’historien israélien Zeev Sternhell, l’un des rares à s’être intéressé au sujet. “C’est l’échec de ces grèves, dit Sternhell, avec leur cortège habituel de souffrances et de violences, la désorganisation momentanée des syndicats “rouges” et l’appui de certains parons, qui ont provoqué et facilité la création de syndicats indépendants”.
Pour comprendre, il faut ouvrier ce raccourci simpliste et rappeler que la vie politique de cette fin de ce siècle est singulièrement agitée : scandale politico-financier de Panama, attentas anarchistes, séquelles du boulangisme, affrontements entre dreyfusards et antidreyfusards. Les syndicats rouges font de la grève générale l’instrument de la lutte révolutionnaire destinée à détruire le capitalisme et la société bourgeoise. La loi Waldeck-Rousseau (1884) légalisant les syndicats fait fleurir des groupements indépendants, dont les premiers syndicats chrétiens formés sous la houlette de l’Eglise.
Le surgissement des Jaunes ne vient pas d’en haut, souligne l’historient britannique Theodore Zeldin. Il naît de la violence qui est faite à ceux qui refusent la loi des Rouges. Circonstances ? Le 1er novembre 1899, à Montceau-les-Mines, des mineurs qui refusent de participer à une grève politique, se sont retranchés dans le café de la Mairie. Assailli par les Rouges, ils résistent aux coups de revolver, aux pierres et aux projectiles divers. La troupe, la gendarmerie interviennent.
Débloqués par les charges ce police, les assiégés remplacent les carreaux cassés par des feuilles de papier jaune dont ils avaient un stock “Ils étaient baptisés. Les Rouges, par dérision, appelèrent le siège social des indépendants qu’ils avaient saccagé : “Syndicat jaune””
La résistance des ouvriers de Montceau-les-Mines est un signal. Le mouvement s’étend rapidement dans les bassins miniers, au Creusot, à Montbéliard et à Paris. En mars 1901, le cheminot Paul Lanoir, le “père des Jaunes”, est porté à la tête de l’union fédérative des syndicats indépendants (jaunes). L’ouvrier horloger Pierre Biétry [ci-dessous caricaturé par les rouges], transfuge du syndicalisme révolutionnaire, entre en scène en qualité de secrétaire général adjoint...
Pierre Biétry caricaturé.

Le mouvement des syndicats indépendants qui fait sien le symbole corsaire de la fleur du genêt, n’est pas une coquille vide. Il regroupe 317 syndicats et près de 100 000 adhérents. Il dispose d’un hebdomadaire L’Union Ouvrière et de l’aide du bonapartiste Laroche-Joubert, fabricant de papier à Angoulême. Le 27 décembre 1901, il ouvre à Paris la première bourse du travail indépendante. Les élections de mai 1902 approchent...
A la veille de l’inauguration, le 23 décembre, Emile Loubet a reçu à l’Élysée ses représentants conduits par Paul Lanoir. Le président de la République, qui n’aime pas les socialistes, leur a prodigué ses encouragements. Il n’est pas le seul. Jules Méline, admirateur de Proudhon dans sa jeunesse, leur fait bientôt des clins d’œil et leur apporte le soutien de l’Association républicaine. On va jusqu’à dire que Waldeck-Rousseau aussi…
Le premier congrès des Jaunes se tient à Saint-Mandé les 27, 28 et 29 mars 1902. Le programme s’exprime par cette formule : “ Le Capital-travail et le Capital-argent sont les RRRR l’un à l’autre.”
Des dissensions éclatent peu après. Quels en sont tes motifs ? Biétry accusera Lanoir d’avoir cherché à complaire au patronat en se limitant à former “des groupes anti-grévistes avec des moyens d’existence identiques à ceux des Rouges.” En tout cas, Biétry fait sécession. Organisateur et meneur d’hommes, il est suivi par les ouvriers horlogers, la Fédération du Livre, les dessinateurs industriels, les employés de commerce, les employés du gaz. Le 1er avril 1902, les dissidents fondent la Fédération nationale des Jaunes de France. Ils se donnent le programme qu’ils réclamaient vainement à Lanoir.
Un programme prophétique
Les Jaunes ne se contentent pas de dénoncer la politisation des grèves et du syndicalisme. Novateurs sur bien des points, ils annoncent le syndicalisme réformiste et certains grands thèmes des droites à venir. Ils se déclarent hostiles aux socialistes collectivistes. A l’étatisme des Rouges ils opposent la décentralisation. Biétry précise : “Les Jaunes demandent à l’État de s’occuper de l’armée. de la marine, des relations étrangères, de la justice, etc., et de laisser aux initiatives privées des Français, – dans des divisions administratives régionales –, le soin de presque tout le reste...”
Refus de la grève anarchique et révolutionnaire des Rouges. Cela ne veut pas dire qu’ils se prononcent contre le droit de grève. Ils réclament l’organisation du droit de grève (préavis) et des dispositions en faveur de l’arbitrage. Partisans de l’association du capital-travail au capital-argent, thème que l’on retrouvera plus tard traduit par la formule “association du Capital et du Travail”, ils récusent la lutte des classes et se prononcent pour l’entente des classes, Leur but est de “faire revivre la paix sociale, l’harmonie entre les hommes”. Biétry précise : “Leur lutte contre les monopoles, contre le socialisme, contre I’étatisme, rendra la liberté et donnera l’accès de la propriété à des milliers d’être humains jusqu’ici asservis par l’argent ou par l’Etat.”
Les Jaunes contre les Rouges :
soupe organisée par un syndicat jaune pour les ouvriers non grévistes
lors d'une grève, vers 1905, dans le bassin de Longwy.
Liberté d’association et liberté d’enseignement... “Les Jaunes demandent, explique Biétry, la liberté absolue d’association, supprimée par Ici Révolution qui nous a tous mis sous tutelle ; ils réclament la liberté de l’enseignement ; chacune de ces libertés aide les autres. Est-ce que les grondes universités anglaises ou allemandes sont déchues parce qu’elles ne sont pas sous la férule de l’État ? Est ce que leurs professeurs ne sont pas des homme de valeur ? Et cependant ils se développent en dehors de l’ingérence de l’Etat.”
Négation de la lutte des classes, anti-étatisme, accession à la propriété ouvrière, actionnariat populaire on cherche vainement ce sur quoi Sternhell peut faire peser le soupçon de fascisme. Est-ce parce qu’à l’internationalisme des Rouges, les Jaunes opposent “un patriotisme intelligent” ? Ou parce que, sacrifiant à l’esprit de l’époque qui dépasse le clivage gauche-droite, les Jaunes sont volontiers anti-dreyfusards ?.
Le mouvement des Jaunes bénéficie de l’appui d’anciens boulangistes de gauche, du bureau politique du duc d’Orléans, de royalistes comme la duchesse d’Uzès, du journaliste Rochefort. Soutenu par La Croix, alors à la pointe de l’anti-dreyfusisme, il attire les syndicats indépendants chrétiens. Ce qui ne va pas sans heurts. Le congrès de mars 1904 est marqué par l’expulsion des démocrates-chrétiens du groupe lillois de l’abbé Lemire. Dès lors, la guerre s’installe entre le mouvement jaune et les adeptes du Sillon de Marc Sangnier. A la fin de l’année 1905 dans Demain, Paul Bureau, consacre deux articles féroces à dénoncer les ambiguïtés perverses du mouvement des Jaunes ,allant jusqu’à parler d’associations hybride ou louche, mi-politiciennes, mi-professionnelles.” De ce conflit, témoignent les souvenirs de Jules Zirnheld, l’un des fondateurs de la CFTC.
Le congrès de 1906 marque l’éloignement à l’égard des origines ouvrières. Biétry, qui ne parle plus de “socialisme national”, note “Ce qu’il y a eu d’admirable dans ce congrès, ce qui fait sa grande force, c’est qu’il représentait d’une façon parfaite notre belle et courtoise nation française, sans exclusion de personnes. Les ouvriers y causaient amicalement avec des patrons grands et petits, le soldat y coudoyait les généraux, la robe du prêtre n’y était point déplacée, le pasteur s’y rencontrait avec le paysan. L’ouvrier mineur serrait la main du représentant de la France d’autrefois ; l’industriel, le commerçant y faisaient cause commune avec des membres de l’Institut ; les poètes et les artistes y apportaient la note harmonieuse et élevée ; tous y étaient unis dans la même pensée de l’apaisement des esprits et de la réconciliation des cœurs.”
Alors, les jaunes recensent 409 syndicats ouvriers, 41 syndicats patronaux. Ils comptent, selon l’affirmation de Biétry, 500 000 membres “décidés à ne pas se laisser faire la loi par 337 000 Rouges, dont les deux tiers marchent, pour ne pas dire les trois quarts, la mort dans l’âme, dans la crainte de dures représailles”. Les Rouges, quant à eux. intensifient l’agitation. Le 1er mai 1906, ils lancent des manifestations pour la journée de huit heures. Les Jaunes, pour leur part, s’opposent à cette revendication A la limitation uniforme, ils préfèrent des horaires adaptés aux particularités de l’entreprise et aux exigences de la production.
Ci dessous : la Bourse independante syndicat jaune de Fougeres, en 1907.

Le mouvement est un bel instrument de combat. Un réseau de presse décentralisé pour diffuser ses idées et ses mots d’ordre. Il a même le projet de transformer en quotidien Le Jaune dont le premier numéro était paru le 1er janvier 1904, comme organe de la Fédération des syndicats indépendants. Une forte implantation dans le nord de la France. en particulier dans l’Est (Meurthe-et-Moselle, Territoire de Belfort). Des relais hors de France : Suisse, Allemagne, Autriche et même en Russie. Des soutiens patronaux : celui de Henri de Belaigue et celui sans faille de Gaston Japy. Patron des usines Japy, de Beaucourt. près de Belfort, ce protestant, ancien élève de l’École polytechnique, ne limite pas son rôle à être la caution de Biétry auprès d’autres patrons, il est aussi un compagnon de lutte généreux et actif. Des soutiens intellectuels : l’économiste libéral et catholique Paul Leroy-Beaulieu, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, qui appartient au Conseil national des Jaunes de France.
Courtisé et soutenu par la presse, Biétry bénéficie à la fois du soutien des royalistes et des bonapartistes. Sternhell note les articles que le chef des Jaunes signe dans Le Soleil, l’organe royaliste, les relations qu’il entretient aussi avec l’Action libérale de Jacques Piou, la Ligue de la Patrie française, le soutien d’Édouard Drumont et de La Libre Parole, l’appui de l’ancien boulangiste Arthur Meyer. Biétry est l’enfant chéri de toutes les droites. Pour les gauches, il est “l’homme le plus détesté de France”, celui qui ose parler à la classe ouvrière. Biétry, quant à lui, se voit comme le champion providentiel des droites. Il songe dès lors à entrer en lice sur le terrain politique. Candidat à Brest contre le socialiste Émile Soude lors des élections législatives de 1906, il bénéficie de l’appui d’une coalition hétéroclite où l’on retrouve des membres de l’Action libérale, de la très catholique Ligue des femmes françaises, d’ecclésiastiques et même de sillonnistes.
Jean Gauthier fondateur du syndicat jaune Bourse independante
lors de la greve de Longwy Moulaines (1905)

Le piège de la tentation politique
Élu député de Brest, le 20 mai 1906, Pierre Biétry a trente-neuf ans. Il est à l’apogée de sa carrière. Le 15juin. à la Chambre, il se pose en rival de Jaurès. Les députés socialistes l’insultent. Il fait face avec calme, rompu qu’il est à l’épreuve de réunions autrement houleuses. A sa descente de la tribune, on l’acclame comme un triomphateur. La droite tout entière voit en lui son sauveur.
Grisé d’illusions, Biétry veut aller plus loin. Son dessein : faire naître une coalition des droites contre le bloc de gauche. Il constate bientôt son isolement. Les droites se dérobent. L’Action libérale de Jacques Piou qui a pensé l’utiliser, le tient maintenant pour un rival. L’Action française de Charles Maurras qui a cherché à capter son mouvement, lui coupe les vivres, lance ses propres organisations ouvrières, courtise l’extrême gauche et le considère en ennemi. Lors du congrès de 1907, le mouvement se targue encore de grouper 852 syndicats ou associations, dont 439 syndicats ouvriers, 87 syndicats agricoles, 76 syndicats patronaux... et 12 journaux. Mais les défections se multiplient.
Le 23 mai 1908, Biétry lance le Parti propriétiste et se donne dix ans pour accéder au pouvoir. La Fédération des Jaunes est maintenue. Désorientée, ébranlée, elle se disloque. En 1909, elle tient son dernier congrès. En 1910, elle perd le contrôle sur les Jaunes du Nord. Elle finit par disparaître de l’horizon syndical. ses militants sont traqués par la “chasse aux renards” lancée par les Rouges. Biétry connaît alors l’isolement et le regret d’avoir répudié son engagement syndical et ce “socialisme national” dont il se réclamait à ses débuts. Amer, il quitte la scène politique et bientôt la France. Son aventure n’a duré qu’une décennie. Il n’en subsiste d’autre trace qu’une étiquette infamante.
Causes de l’échec ? La tentation de la “grande politique”, l’absence d’autonomie syndicale et de cohérence idéologique, le défaut de persévérance, la déloyauté des droites, mais aussi la courte vue du patronat qui ne conçoit le syndicalisme qu’inscrit dans la lutte des classes ou qu’en supplétif à sa dévotion.
Jean-Jacques Mourreau
Commentaires